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_"Je ne dérange pas, là."
_"Si, il peut venir du monde", me répond un touriste encore bien pâle.
_"Ce n'était pas une question", lui renvoie-je tout en continuant de garer mon véhicule.
Il est 10h du matin. Il fait déjà bien chaud. Dans cette autre résidence du littoral (voir La Statue du lapin), on affiche complet. Les parkings trop petits voient s'entasser des dizaines de voitures. C'est comme si le bouchon sur l'autoroute qui a encerclé chaque vacancier pendant la transhumance était translaté, tel quel, dans ces résidences de vacances, ô lieu invivable pendant les quinze jours où l'on y est, et tellement souhaité pendant les 350 autres jours de l'année où on n'y est pas. Presque trop grands et terriblement vides pendant l'hiver, ces amoncèlements d'appartement-cabine tiennent plus de la fourmilière pendant la saison. Les larges façades ocres, fraichement repeintes, laissent dépasser une armée de petits soldats, à travers les fenêtres, dans les coursives ouvertes, sur les paliers, devant les garages. Tout le monde rentre, tout le monde sort. Attention, il y en a un qui tombe au 3e étage. Ah non, il se baisse pour étendre son linge. Prodige, finalement, que de laisser cohabiter tant de monde dans un espace si réduit. Il fait vraiment chaud.
Je viens voir Fernande. Fernande est une passionnée de chats qui habite au dernier étage de la fourmilière, ce qui n'en fait pas la reine. La seule prérogative dont elle puisse se prévaloir est celle d'être là à l'année avec tous les avantages et les inconvénients que cela comporte. Je file dans la coursive du 4e étage, manque de glisser en marchant sur 2 boules vanille-pistache qui achèvent leur lente agonie vers l'état d'équilibre et parviens à la porte de Fernande. Je sonne. Je re-sonne. Je finis par ouvrir la porte qui n'est pas fermée à clé.
_"Il y a quelqu'un ?"
_"Fermez la porte, vite, les chats", tente de hurler une voix qui semble bien au dessus de moi.
Je ferme la porte. Aucun chat n'a eu le temps de passer. Un, deux, trois, cinq, huit. Huit. Au premier coup d'œil, je vois huit chats, certains effrayés par l'intrusion, d'autres totalement étrangers à ce qui se passe. Très bizarrement, l'odeur si caractéristique des chatteries ne me monte pas au nez. Il n'y a même pas d'odeur d'urine. Presque, ça sentirait le propre, ce qui est exceptionnel pour un endroit si peuplé. Je n'ai toujours pas vu Fernande qui hurle, toujours au dessus de ma tête: _"Aucun chat n'est sorti ?". _"Non, aucun". _"Entrez, entrez", lance-t-elle. Je fais trois pas vers la seule baie vitrée de l'appartement. Trois des huit chats filent se cacher sous un mauvais canapé convertible. Canapé, réfrigérateur, machine à laver, il n'y a finalement pas tant de place pour les chats et moi. _"Bonjour Docteur", continue Fernande. Je me retourne pour découvrir alors une sorte de mezzanine en hauteur du haut de laquelle Fernande me regarde. Elle aussi fait très propre. Son visage est souriant, presque apaisé. Elle a des cheveux blancs, fins, mi-longs. Son teint halé est un autre signe de diagnose différentielle entre l'autochtone et le juilletiste fraichement arrivé. D'un regard, je parcours le reste de la loggia pour retrouver un des chats vu en bas et 3 autres. _"Onze chats, vous avez onze chats ?" _"Non, treize. il y en a un sous le lit et un dedans", me répond Fernande en désignant son lit visiblement derrière elle, sur la mezzanine. Elle continue: _"Tiens d'ailleurs, c'est la Grisette sous le lit qu'il faut regarder". Je lance: _"Voulez-vous que je monte la prendre ?" _"Non, ce n'est pas utile, je vous l'envoie", répond Fernande en train de tourner autour du lit. Effectivement la minette emprunte l'escalier pour descendre de la mezzanine.
A ce moment là, je remarque le formidable appareil encastré dans ledit escalier. Fernande, de son grand âge, n'a visiblement plus les moyens de monter et descendre facilement son demi-étage. Elle a fait installer un de ces sièges coulissants qui facilitent la vie de bon nombre de personnes âgées. L'objet se présente comme un fauteuil positionné perpendiculairement à l'axe de l'escalier. Pendant que la minette descend, je ne vois pas Fernande se harnacher à son engin. Quand je lève la tête, Fernande est sanglée, perpendiculaire à son escalier. Elle me regarde et sourit. D'un doigt, elle active le mécanisme et commence à descendre, à coulisser le long de cet axe. Elle me regarde toujours. Les chats ne bougent pas sauf Grisette qui s'est cachée sous le convertible du rez-de-chaussée. Silence. On n'entend que le sifflement du moteur de ce siège magique. Fernande descend du ciel. J'en profite pour tenter de récupérer Grisette. Évidemment, à peine me suis-je agenouillé en direction du canapé que Grisette emprunte le chemin inverse à tout vitesse pour se réfugier en haut. Grisette monte plus vite que Fernande ne descend. Je suis toujours en bas, spectateur. Grisette jette un regard complice à Fernande au moment où elles se croisent. Avec un flegme quasi-britannique, Fernande me lance d'une voix douce: _"Ah, elle est remontée". Et d'un simple geste, elle inverse la poussée du moteur de son Soyuz qui, aussitôt, fait route vers les sommets. Fernande reste de marbre, comme si la lenteur et la régularité de ce déplacement en trois dimensions faisaient partie intégrante de sa vie.
Je veux rejoindre tout le monde en haut mais le fameux mécanisme prend une part importante de l'escalier ne laissant finalement de la place que pour les chats mais certainement pas pour un être humain. Je suis en bas de l'escalier, Fernande est parvenue en haut et décroche sa ceinture de sécurité. La température extérieure est de 28°C, nous espérons que vous avez effectué un agréable vol en notre compagnie. Non, le siège magique ne parle pas, mais il pourrait. Par chance, la deuxième manœuvre réussit: Fernande refait descendre Grisette que je peux attraper au vol. Fernande me rejoint par le même moyen à la cinétique toujours linéaire. Je fais bien attention à ne pas lâcher Grisette: la consultation peut commencer.