L'ascenseur
Par CHEZLEVETO.COM le mardi 1 septembre 2009, 17:05 - En consultation - Lien permanent
Quand la consultation intègre la 3eme dimension...

_"Je ne dérange pas, là."
_"Si, il peut venir du monde", me répond un touriste encore bien pâle.
_"Ce n'était pas une question", lui renvoie-je tout en continuant de garer mon véhicule.
Il est 10h du matin. Il fait déjà bien chaud. Dans cette autre résidence du littoral (voir La Statue du lapin), on affiche complet. Les parkings trop petits voient s'entasser des dizaines de voitures. C'est comme si le bouchon sur l'autoroute qui a encerclé chaque vacancier pendant la transhumance était translaté, tel quel, dans ces résidences de vacances, ô lieu invivable pendant les quinze jours où l'on y est, et tellement souhaité pendant les 350 autres jours de l'année où on n'y est pas. Presque trop grands et terriblement vides pendant l'hiver, ces amoncèlements d'appartement-cabine tiennent plus de la fourmilière pendant la saison. Les larges façades ocres, fraichement repeintes, laissent dépasser une armée de petits soldats, à travers les fenêtres, dans les coursives ouvertes, sur les paliers, devant les garages. Tout le monde rentre, tout le monde sort. Attention, il y en a un qui tombe au 3e étage. Ah non, il se baisse pour étendre son linge. Prodige, finalement, que de laisser cohabiter tant de monde dans un espace si réduit. Il fait vraiment chaud.
Je viens voir Fernande. Fernande est une passionnée de chats qui habite au dernier étage de la fourmilière, ce qui n'en fait pas la reine. La seule prérogative dont elle puisse se prévaloir est celle d'être là à l'année avec tous les avantages et les inconvénients que cela comporte.
Je file dans la coursive du 4e étage, manque de glisser en marchant sur 2 boules vanille-pistache qui achèvent leur lente agonie vers l'état d'équilibre et parviens à la porte de Fernande. Je sonne. Je re-sonne. Je finis par ouvrir la porte qui n'est pas fermée à clé.
_"Il y a quelqu'un ?"
_"Fermez la porte, vite, les chats", tente de hurler une voix qui semble bien au dessus de moi.
Je ferme la porte. Aucun chat n'a eu le temps de passer. Un, deux, trois, cinq, huit. Huit. Au premier coup d'œil, je vois huit chats, certains effrayés par l'intrusion, d'autres totalement étrangers à ce qui se passe. Très bizarrement, l'odeur si caractéristique des chatteries ne me monte pas au nez. Il n'y a même pas d'odeur d'urine. Presque, ça sentirait le propre, ce qui est exceptionnel pour un endroit si peuplé. Je n'ai toujours pas vu Fernande qui hurle, toujours au dessus de ma tête: _"Aucun chat n'est sorti ?". _"Non, aucun". _"Entrez, entrez", lance-t-elle. Je fais trois pas vers la seule baie vitrée de l'appartement. Trois des huit chats filent se cacher sous un mauvais canapé convertible. Canapé, réfrigérateur, machine à laver, il n'y a finalement pas tant de place pour les chats et moi. _"Bonjour Docteur", continue Fernande. Je me retourne pour découvrir alors une sorte de mezzanine en hauteur du haut de laquelle Fernande me regarde. Elle aussi fait très propre. Son visage est souriant, presque apaisé. Elle a des cheveux blancs, fins, mi-longs. Son teint halé est un autre signe de diagnose différentielle entre l'autochtone et le juilletiste fraichement arrivé. D'un regard, je parcours le reste de la loggia pour retrouver un des chats vu en bas et 3 autres. _"Onze chats, vous avez onze chats ?" _"Non, treize. il y en a un sous le lit et un dedans", me répond Fernande en désignant son lit visiblement derrière elle, sur la mezzanine. Elle continue: _"Tiens d'ailleurs, c'est la Grisette sous le lit qu'il faut regarder". Je lance: _"Voulez-vous que je monte la prendre ?" _"Non, ce n'est pas utile, je vous l'envoie", répond Fernande en train de tourner autour du lit. Effectivement la minette emprunte l'escalier pour descendre de la mezzanine.
A ce moment là, je remarque le formidable appareil encastré dans ledit escalier. Fernande, de son grand âge, n'a visiblement plus les moyens de monter et descendre facilement son demi-étage. Elle a fait installer un de ces sièges coulissants qui facilitent la vie de bon nombre de personnes âgées. L'objet se présente comme un fauteuil positionné perpendiculairement à l'axe de l'escalier. Pendant que la minette descend, je ne vois pas Fernande se harnacher à son engin. Quand je lève la tête, Fernande est sanglée, perpendiculaire à son escalier. Elle me regarde et sourit. D'un doigt, elle active le mécanisme et commence à descendre, à coulisser le long de cet axe. Elle me regarde toujours. Les chats ne bougent pas sauf Grisette qui s'est cachée sous le convertible du rez-de-chaussée. Silence. On n'entend que le sifflement du moteur de ce siège magique. Fernande descend du ciel. J'en profite pour tenter de récupérer Grisette. Évidemment, à peine me suis-je agenouillé en direction du canapé que Grisette emprunte le chemin inverse à tout vitesse pour se réfugier en haut. Grisette monte plus vite que Fernande ne descend. Je suis toujours en bas, spectateur. Grisette jette un regard complice à Fernande au moment où elles se croisent. Avec un flegme quasi-britannique, Fernande me lance d'une voix douce: _"Ah, elle est remontée". Et d'un simple geste, elle inverse la poussée du moteur de son Soyuz qui, aussitôt, fait route vers les sommets. Fernande reste de marbre, comme si la lenteur et la régularité de ce déplacement en trois dimensions faisaient partie intégrante de sa vie.
Je veux rejoindre tout le monde en haut mais le fameux mécanisme prend une part importante de l'escalier ne laissant finalement de la place que pour les chats mais certainement pas pour un être humain. Je suis en bas de l'escalier, Fernande est parvenue en haut et décroche sa ceinture de sécurité. La température extérieure est de 28°C, nous espérons que vous avez effectué un agréable vol en notre compagnie. Non, le siège magique ne parle pas, mais il pourrait. Par chance, la deuxième manœuvre réussit: Fernande refait descendre Grisette que je peux attraper au vol. Fernande me rejoint par le même moyen à la cinétique toujours linéaire. Je fais bien attention à ne pas lâcher Grisette: la consultation peut commencer.
Commentaires
Coïncidence amusante, je viens de voir le film d'animation "Là-haut", et le fauteuil dans les escaliers est l'une des scènes hilarantes du film.
Merci pour cette tranche de vie racontée avec toujours autant d'humour et de tendresse.
13 chats dans l'appart ! Je suis une petite joueuse avec mes 9 minets et l'odeur suspect qui flotte parfois chez moi et me fait partir à la chasse au pipi caché dans le fin fond du derrière de canapé...
Ah quel plaisir !!! Je pensais à vous justement ces derniers jours et... hop !
Je me disais: il va perdre les réflexes, va-t-il encore savoir écrire ?
Je suis rassurée, l'humour, la description, l'art de la chute ... tout y est !
Au fait, n'y avait-il pas un chat caché dans la baignoire avec porte incorporée?
Merci d'être revenu.
Vous étiez donc occupé à courir derrière des chats. Plaisir de vous re-lire.
@pupucefreewoman: vraie coïncidence. Je n'ai pas encore vu le dessin animé ! J'irai.

@ophise: moi aussi j'ai pensé à vous en prenant un TGV il y a quelques semaines. Ca faisait des mois que ça ne m'était pas arrivé !
@Massane. Merci. Je n'ai pas encore assez d'intimité avec Fernande pour connaître sa salle de bain, mais la fameuse baignoire avec porte y est peut-être !
@Romain: merci ! Oui, occupé, c'est le mot
Aaaaaaaaaaaah!!!! Enfin ! Merci !
Un de mes patients possède le même fauteuil, en lisant ce texte je me revois attendant en bas de l'escalier qu'il ait terminé son ascension pour pouvoir monter à mon tour. Mais il tenait absolument à me faire la démonstration "vers le haut, j'arrête, et je peux repartir vers le bas voyez". Bref, si je puis dire, j'ai patienté un grand moment à le regarder monter, s'arrêter, redescendre, remonter, avant de pouvoir accéder à l'étage !
Quel bonheur de vous retrouver. L'attente fut longue mais le résultat n'en est que meilleur.
Finalement, c'est l'été et les vacances tous les jours chez Fernande. La population de chats dans ce petit appartement est une belle image de toutes ces fourmis juillettistes ou aoûtiennes que nous sommes.
@orion, shadow: ravi de vous retrouver également !
de clic en clic ,j'ai découvert votre blog qui me ravit ! suis infirmière psy et j'aime beaucoup poser mon regard sur les situations du quotidien .
Mais une question me taraude : je dois bientôt conduire mon Jagd-Terrier femelle chez un de vos confrères , dois-je porter une robe assortie à la couleur de son collier ?Vite ,je me replonge dans la lecture ; votre plume m'a séduite !
PS: avez-vous des animaux ?
@Agathe: bonjour et bienvenue. Très important la tenue, vous avez raison d'y reflechir bien avant. Et oui, j'ai des animaux. Un chien et un chat qui me coutent une fortune en frais vétérinaires
My god ! What a great come back !
I hope we'll have pleasure to read you again before next year ....
I thought about you too, because of you my daughter wants absolutely to go in a veterinary summer camp next year. I hope I'll find a good one.
Un vrai plaisir de vous lire. il parait que l'on profite mieux de ce que l'on a attendu, je n'ai plus qu a m'abonner !
Diantre !!!!!!!.... Et voilà, je pars deux semaines en vacances... vous revenez ! J'ai maintenant une solution formidable : dès que je trouve que vous exagérez FRANCHEMENT... je programme un petit voyage pour vous faire réapparaitre !
Rudement contente de vous retrouver, en tout cas... enfin... de vous relire parce que, à l'inverse de Grisette, vous n'étiez pas caché... juste invisible...
Ceci étant... essayez de revenir plus vite, cette fois : j'ai plein de boulot sur mon bureau et je ne peux pas repartir tout de suite !!!
A bientôt, Docteur !!!!!
Vous écrivez tres bien mais votre histoire n a rien de spectaculaire, ça ne transporte pas dans la " 3eme dimension".....
@Nevrosia: you know where to find me. Tell me and I'll do my best to give you advices for your daughter !
@Snow, Françoise: merci !
@Kristelworld: où avez-vous vu qu'on vous promettait la 3e dimension sur ce blog ?
Mais...
je rêve ! il nous annonce qu'il arrête de nous raconter ses superbes histoires et même pas de place pour un commentaire !
Mais...je comprend. En espérant que cela vous reprenne un jour... En attendant, vos histoires si bien racontées vont nous manquer !
Bonne route pour la suite ! et plein de bonheur et d'histoires drôles, touchantes, ou joyeuses. Vous semblez être un véto comme on en croise peu !
Bravo !
Que la vie vous comble pour que vous nous la racontiez !