Bonne année !
Par CHEZLEVETO.COM le mardi 24 février 2009, 17:49 - En consultation - Lien permanent
Quand la solitude et le bruit se rencontrent ...

Mercredi 31 décembre, 11h30. Je ne suis pas de garde pour le réveillon. J'ai prévenu mes clients que ce jour, je fermerai à 12h exceptionnellement. Le téléphone sonne. Yvette m'appelle presque en urgence car Sophie, son croisé caniche croisé Yorkshire croisé un peu tout présente une diarrhée aiguë. Yvette est inquiète. Yvette ne peut pas se déplacer facilement et a peur de devoir se rendre chez le confrère de garde en plein jour férié. Je conviens de me rendre chez Yvette dans l'après-midi. Voilà donc ma dernière cliente de l'année.
Je rencontre Yvette vers 14h. Elle m'attend à la fenêtre, presque impatience en tout cas très impliquée. Yvette habite une vaste maison à deux étages. Je sais qu'Yvette vit seule avec Sophie. Quelle charge pour une personne âgée ! L'entrée fort impersonnelle donne sur un grand escalier. Yvette commence à me parler de Sophie. Je n'écoute pas. Nous montons l'escalier. Au premier étage, Yvette, qui continue de parler, se dirige vers une porte au fond. Je n'écoute toujours pas. Lorsque je vois le nom d'Yvette apposé sur la porte, je comprends que la maison a été divisée en plusieurs logements. Je lance "_Ca va avec vos voisins ?". Tout en me faisant signe de rentrer, Yvette me répond: "Il y a avait un couple au second. Ils viennent de décéder. Il ne lui a pas survécu. Elle est morte de maladie. Il l'a suivie de chagrin en six mois à peine. Et mon voisin de palier vient d'être hospitalisé à cause de son coeur". J'en déduis que le propriétaire des lieux a divisé la maison en trois appartements et qu'il s'est visiblement fait une spécialité d'y loger des personnes âgées, très âgées, comme Yvette d'ailleurs. J'en déduis également qu'Yvette se retrouve seule dans cette grand bâtisse inchauffable. Il est 14h10. Sophie surgit de l'intérieur et m'accueille avec une salve d'aboiements. Au moins ces aboiements-là ne vont déranger personne. Yvette continue de parler, ponctuant chaque phrase d'un "Mais tu vas te taire bourrique !" qui ne change rien à la situation. Cette fois-ci j'écoute mais je n'entends rien. Je continue de rentrer. La porte d'entrée couine, puis claque. Sophie aboie toujours. Yvette me convie par le geste, car je n'aurais pu entendre quelque invitation orale que ce soit, à rentrer dans le salon. "_Mais tais-toi bourrique". Je pense que ce n'est pas pour moi; je ne dis rien. Les bruits du chien ne diminuent pas mais je sens venir d'autres fréquences sonores qui se surajoutent aux fréquences canines. Toujours étourdi, je jette un rapide coup d'oeil dans la pièce, pourtant petite, pour identifier la source. C'est la télé. C'est bien une mauvaise télé qui hurle, en limite de saturation. Il y a Derrick (1) à la télé. Pourtant, ce n'est pas le plus bruyant des feuilletons de l'après-midi. Et pourtant. Tous les bruits des Straße (2) que Derrick et son fidèle Harry parcourent dans cette Allemagne humide et froide des années soixante-dix sont amplifiés. Des Trabants mal réglées. Des chiens qui hurlent. Des passants qui s'agressent. Que Derrick devient violent pourvu que l'on monte le son !
Yvette ne semble pas se rendre compte qu'on n'entend rien. En plus d'être seule, Yvette est sourde. Visiblement, Derrick participera à la consultation. Fort heureusement, Sophie dépasse le moment de surprise et d'accueil d'un nouvel arrivant et commence à diminuer son volume. Et d'un. En tout cas, cette diarrhée ne l'empêche pas d'avoir un habitus normal. J'interroge: "_Depuis quand elle est en diarrhée ?". Yvette se rapproche de moi avec un sourire tranquille que j'interprète comme non seulement une compréhension de ma question mais également comme une saine volonté de m'aider. Yvette est petite, les cheveux blancs roulés dans de mauvaises permanentes. Elle porte un vieux chemisier sûrement propre mais jauni sous un gilet bleu marine. Elle porte également une de ces anciennes robes à motif que l'on ne fait plus aujourd'hui: ces robes qui avaient la particularité de faire à la fois robe et tablier. Un must des années soixante. Un peu voûtée, Yvette se rapproche. J'attends la réponse à ma question. En probabilité, je devrais recevoir un "depuis ce matin" ou un "depuis une semaine", selon qu'Yvette veut donner un aspect d'urgence ou de chronicité audit symptôme, les deux versions étant fausses et n'ayant pour but que de valider la gravité de la chose et le soin maximum que je dois donner au cas. Plus exceptionnellement, certains propriétaires répondent "deux ou trois jours". Ce qui est souvent vrai. Un jour pour se dire: "ce n'est pas grave, ça va passer". Et un deuxième jour pour s'exaspérer de nettoyer le plancher à nouveau et appeler le vétérinaire. Un troisième pour caler un rendez-vous avec ledit vétérinaire. Yvette est à cinquante centimètres de mon oreille. Dans une sorte de réflexe, avec le brouhaha local, j'ai de même tendance à me rapprocher d'elle. Elle envoie: "Je regardais Derrick en vous attendant. Ca ne vous dérange pas que je le laisse ? Je veux connaître la fin.". Non contente de me confirmer ainsi qu'elle n'entend rien, Yvette vient de m'exploser un tympan, déjà plus qu'en vibration depuis mon arrivée.
Je vais devoir faire sans Yvette mais avec Sophie. Je monte Sophie sur la petite table du salon-salle à manger. Sophie n'a pas de fièvre. Et la palpation abdominale quoique légèrement liquidienne reste totalement indolore. Je prends mon stéthoscope, peut-être pour écouter le coeur de Sophie, mais surtout pour obtenir un peu de silence, tant il est vrai que les embouts de cet appareil sont de véritables boules-quies. Yvette reste près de moi mais je vois bien que son esprit est ailleurs. Avec Derrick. Au moment où je quitte mon stéthoscope, Derrick lance à un témoin qu'il interroge: "Et c'est la première fois ?" Absorbée par la série, et sûrement hypnotisée par tout ce bruit qui se répand, Yvette se retourne vers moi et me répond: "Non, c'est la première fois qu'elle a de la diarrhée comme ça. Elle en a peut-être eu étant jeune mais pas depuis longtemps". Me voilà dans une consultation improbable à une heure où je devrais être en congé, à devoir composer avec l'inspecteur Derrick pour achever mon interrogatoire. Car il faut se faire une raison: Yvette entend mieux Derrick que moi. Je tente un :"ce n'est pas grave, tranquillisez-vous, on va traiter ça". J'insiste avec un sourire empathique et un regard rassurant le plus possible car je sais bien qu'Yvette n'aura rien entendu. En revanche, elle me regarde quand Derrick n'est pas à l'écran. Je fais une injection à Sophie, prescris un pansement intestinal en écrivant gros, très gros sur mon ordonnance. Sophie n'aboie plus. Pendant que je rédige, seul le son de la télévision occupe la pièce. Derrick est parti dans un long raisonnement qui doit amener à la solution du meurtre. J'ai peur tout à coup qu'il ne prononce une phrase du genre "Et elle va mourir"; Yvette pourrait croire qu'on parle de son chien. Il n'en est rien. Ouf ! Je repars en laissant Yvette, dramatiquement seule à quelques heures du réveillon. Seule, avec son chien Sophie, et la télévision. Bonne année Yvette.
(1) Derrick est une série policière allemande créée par Herbert Reinecker, produite par Helmut Ringelmann et diffusée à partir de 1974 sur la ZDF.
(2) "rue" en Allemand.
Commentaires
Bonne année véto !!!!
Chouette ! des news du véto !
J'ai bien peur qu'on vende encore ces immondes robes-tablier au beau milieu du catalogue de la redoute. C'est bien pratique ma fois pour faire toutes ces choses un peu salissantes à la maison. Moi même si je m'écoutais...
Pauvre dame... c'est assez dramatique la solitude des personnes âgées en période de fêtes !
Pour le son... Je bosse en maison de retraite ! alors je compatis...
Bonne année !
@ophise: bonne également également, chef de gare !
@orelyly: c'est vrai qu'elle est tentante cette robe-tablier. Mais bon, il faut rester raisonnable.
@steph: oui, c'est un drame. Et c'est bien comme ça que je l'ai vécu. Finalement, je remercie Derrick de m'avoir redonné le sourire !
Coucou, me voilà! J'ai le droit de m'absenter, moi aussi !
Merci Yvette d'être fan de Derrick,! En voilà une copine!
Pour une thèse de sociologie sur le phénomène Derrick, s'adresser à Yvette.
Merci, Docteur, votre talent est intact, malgré les longues périodes de silence.
On dirait du Raymond Carver. Et puis aussi çà me fait penser à ce livre écrit par une infirmière: "Les gens du monde". Mais en premier çà me fait penser à mes clients...J'adore le regard que notre boulot nous permet de porter sur les gens. Mais c'est vrai que l'après midi, les mémés regardent de ces nazeries! j'espère que quand je vais être vieille, je ne vais pas en arriver là!
en photo, on dirait que vous avez un excellent piqué!!
Grâce à votre plume (que vous maniez si bien!), nous rentrons dans le décor, souvent pathétique, de ces personnes qui vivent seules.
Merci à Derrick de lui tenir compagnie... et merci de votre gentillesse envers Yvette!
J'attends avec fébrilité -comme chaque fois- votre prochain texte...
@Massane: merci !;-)
@Emmanuelle: voilà un sain objectif: ne pas en arriver là quand on aura leur âge !
@charlie: merci pour vos compliments. Et merci pour le très gentil lien sur votre site. Je viens de mettre votre site dans ma blogroll. Vous connaissez d'autres sites d'ASV ?
non, le seul site asv que je connaissais est en stan by...
si j'en trouve un autre je vous fais signe!
et merci pour le lien!
Ah que d'empathie nous devons parfois faire preuve...Mais en même temps c'est aussi un peu valorisant pour nous...
Merci pour le lien et n'hésites pas à me laisser des conseils (toujours bienvenus !)..
A bientôt...
Bonjour,
Nous sommes très fières de faire partie de tes blogs amis surtout en aussi bonne compagnie !
Ta plume excellente montre qui plus est ta maîtrise de l'art vétérinaire et augmente d'autant plus notre reconnaissance à ton égard...
Bref, on reviendra très viiite !!
A Bientôt
Anne et Cat
@cesleveto: de même !
@Anne et Cat: merci !;-)
Je retrouve toujours dans vos articles un peu d'une tante chez qui je passais des mercredis, un peu d'une voisine d'il y a longtemps aussi, un peu de grands parents avec leurs chiennes Fifille n°1, 2, 3, Gitane, Rita, Gitane, Rita...
J'ai même l'impression de voir la toile cirée, la vieille table, le buffet avec les chevreuils et sentir l'odeur des lieux...
C'est très drôle.
Et là je me dis, nan, peux pas finir comme ça c'est pas possible. Et pourtant ils ont bien du avoir mon age eux aussi et se dire la même chose. Les boules.
Eh bien, cette fois, c'est moi qui ai tardé !!!!! En fait, seulement tardé à laisser un commentaire parce que vous ai lu il y a quelques semaines... mais le temps me pressant, j'avais remis à plus tard le petit clin d'oeil internautique...
Bien sûr, cette histoire me touche... elle me fait penser à ma voisine et ses trois chiens aboyant sur fond de "Feux de l'amour" (chacun sa culture !!!)... Bon, moi je suis sauvée, j'en ai 4 de chiens... pi sont plus gros... pi j'aime pô Derrick, ni les Feux de l'amour... Ahhhh, les chiens aboyant sur France Culture, ça a une autre allure... Non ?... La solitude n'a pas grand-chose à voir avec la culture... Si ?... je n'en sais rien...
Bref, comme d'habitude, vos textes sont dérangeants... bénéfiquement dérangeants...
Et... on est le 7 avril, va falloir nous faire un petit signe !!!
Bonne journée, Docteur !
hou hou ! doc ! faut il qu'on soit malade aussi pour avoir notre "médicament"?
Intéressant le concept du post annuel, mais il va falloir assurer un sacré teasing !
@Françoise, Orelyly et Névrosia: aucune excuse. Je vois le temps filer. Et pourtant, que les sujets de blogs sont nombreux ! Bon, je m'y mets.
des promesses...des promesses...
... toujours des promesses !!!!!!!
J'atteeeennndraiiiiii, le jouuuur et la nuiiiiit, j'attendraiiiiiiiiiiii...............
Notez, d'un sens .... Ca fait seulement trois mois que l'on attend !
"Le temps, le temps, le temps et rien d'autre,
Le tien, le mien, celui qu'on veut nôtre ...."
Même en courant, plus vite que le vent, plus vite que le temps,même en volant, je n'aurai pas le temps, pas le temps .........
putain de temps,
qui fait des enfants aux enfants
des tours d'ivoire aux éléphants
putain de temps
Bon... ben voilà !!!!!!!... un jour viendra où...
Un jouuuur mon prince vieeeendraaaaa........il me raconteeeeeraaaa....................des histoiiiireees de vétooooooooooo...............
On m'appelle ??? Oui, c'est pour quoi ??? C'est vrai que le temps passe vite ! Merci Orion, Françoise, Orelyly, Nevrosia, Massane, de votre acharnement !