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Mercredi 31 décembre, 11h30. Je ne suis pas de garde pour le réveillon. J'ai prévenu mes clients que ce jour, je fermerai à 12h exceptionnellement. Le téléphone sonne. Yvette m'appelle presque en urgence car Sophie, son croisé caniche croisé Yorkshire croisé un peu tout présente une diarrhée aiguë. Yvette est inquiète. Yvette ne peut pas se déplacer facilement et a peur de devoir se rendre chez le confrère de garde en plein jour férié. Je conviens de me rendre chez Yvette dans l'après-midi. Voilà donc ma dernière cliente de l'année.

Je rencontre Yvette vers 14h. Elle m'attend à la fenêtre, presque impatience en tout cas très impliquée. Yvette habite une vaste maison à deux étages. Je sais qu'Yvette vit seule avec Sophie. Quelle charge pour une personne âgée ! L'entrée fort impersonnelle donne sur un grand escalier. Yvette commence à me parler de Sophie. Je n'écoute pas. Nous montons l'escalier. Au premier étage, Yvette, qui continue de parler, se dirige vers une porte au fond. Je n'écoute toujours pas. Lorsque je vois le nom d'Yvette apposé sur la porte, je comprends que la maison a été divisée en plusieurs logements. Je lance "_Ca va avec vos voisins ?". Tout en me faisant signe de rentrer, Yvette me répond: "Il y a avait un couple au second. Ils viennent de décéder. Il ne lui a pas survécu. Elle est morte de maladie. Il l'a suivie de chagrin en six mois à peine. Et mon voisin de palier vient d'être hospitalisé à cause de son coeur". J'en déduis que le propriétaire des lieux a divisé la maison en trois appartements et qu'il s'est visiblement fait une spécialité d'y loger des personnes âgées, très âgées, comme Yvette d'ailleurs. J'en déduis également qu'Yvette se retrouve seule dans cette grand bâtisse inchauffable. Il est 14h10. Sophie surgit de l'intérieur et m'accueille avec une salve d'aboiements. Au moins ces aboiements-là ne vont déranger personne. Yvette continue de parler, ponctuant chaque phrase d'un "Mais tu vas te taire bourrique !" qui ne change rien à la situation. Cette fois-ci j'écoute mais je n'entends rien. Je continue de rentrer. La porte d'entrée couine, puis claque. Sophie aboie toujours. Yvette me convie par le geste, car je n'aurais pu entendre quelque invitation orale que ce soit, à rentrer dans le salon. "_Mais tais-toi bourrique". Je pense que ce n'est pas pour moi; je ne dis rien. Les bruits du chien ne diminuent pas mais je sens venir d'autres fréquences sonores qui se surajoutent aux fréquences canines. Toujours étourdi, je jette un rapide coup d'oeil dans la pièce, pourtant petite, pour identifier la source. C'est la télé. C'est bien une mauvaise télé qui hurle, en limite de saturation. Il y a Derrick (1) à la télé. Pourtant, ce n'est pas le plus bruyant des feuilletons de l'après-midi. Et pourtant. Tous les bruits des Straße (2) que Derrick et son fidèle Harry parcourent dans cette Allemagne humide et froide des années soixante-dix sont amplifiés. Des Trabants mal réglées. Des chiens qui hurlent. Des passants qui s'agressent. Que Derrick devient violent pourvu que l'on monte le son !

Yvette ne semble pas se rendre compte qu'on n'entend rien. En plus d'être seule, Yvette est sourde. Visiblement, Derrick participera à la consultation. Fort heureusement, Sophie dépasse le moment de surprise et d'accueil d'un nouvel arrivant et commence à diminuer son volume. Et d'un. En tout cas, cette diarrhée ne l'empêche pas d'avoir un habitus normal. J'interroge: "_Depuis quand elle est en diarrhée ?". Yvette se rapproche de moi avec un sourire tranquille que j'interprète comme non seulement une compréhension de ma question mais également comme une saine volonté de m'aider. Yvette est petite, les cheveux blancs roulés dans de mauvaises permanentes. Elle porte un vieux chemisier sûrement propre mais jauni sous un gilet bleu marine. Elle porte également une de ces anciennes robes à motif que l'on ne fait plus aujourd'hui: ces robes qui avaient la particularité de faire à la fois robe et tablier. Un must des années soixante. Un peu voûtée, Yvette se rapproche. J'attends la réponse à ma question. En probabilité, je devrais recevoir un "depuis ce matin" ou un "depuis une semaine", selon qu'Yvette veut donner un aspect d'urgence ou de chronicité audit symptôme, les deux versions étant fausses et n'ayant pour but que de valider la gravité de la chose et le soin maximum que je dois donner au cas. Plus exceptionnellement, certains propriétaires répondent "deux ou trois jours". Ce qui est souvent vrai. Un jour pour se dire: "ce n'est pas grave, ça va passer". Et un deuxième jour pour s'exaspérer de nettoyer le plancher à nouveau et appeler le vétérinaire. Un troisième pour caler un rendez-vous avec ledit vétérinaire. Yvette est à cinquante centimètres de mon oreille. Dans une sorte de réflexe, avec le brouhaha local, j'ai de même tendance à me rapprocher d'elle. Elle envoie: "Je regardais Derrick en vous attendant. Ca ne vous dérange pas que je le laisse ? Je veux connaître la fin.". Non contente de me confirmer ainsi qu'elle n'entend rien, Yvette vient de m'exploser un tympan, déjà plus qu'en vibration depuis mon arrivée.

Je vais devoir faire sans Yvette mais avec Sophie. Je monte Sophie sur la petite table du salon-salle à manger. Sophie n'a pas de fièvre. Et la palpation abdominale quoique légèrement liquidienne reste totalement indolore. Je prends mon stéthoscope, peut-être pour écouter le coeur de Sophie, mais surtout pour obtenir un peu de silence, tant il est vrai que les embouts de cet appareil sont de véritables boules-quies. Yvette reste près de moi mais je vois bien que son esprit est ailleurs. Avec Derrick. Au moment où je quitte mon stéthoscope, Derrick lance à un témoin qu'il interroge: "Et c'est la première fois ?" Absorbée par la série, et sûrement hypnotisée par tout ce bruit qui se répand, Yvette se retourne vers moi et me répond: "Non, c'est la première fois qu'elle a de la diarrhée comme ça. Elle en a peut-être eu étant jeune mais pas depuis longtemps". Me voilà dans une consultation improbable à une heure où je devrais être en congé, à devoir composer avec l'inspecteur Derrick pour achever mon interrogatoire. Car il faut se faire une raison: Yvette entend mieux Derrick que moi. Je tente un :"ce n'est pas grave, tranquillisez-vous, on va traiter ça". J'insiste avec un sourire empathique et un regard rassurant le plus possible car je sais bien qu'Yvette n'aura rien entendu. En revanche, elle me regarde quand Derrick n'est pas à l'écran. Je fais une injection à Sophie, prescris un pansement intestinal en écrivant gros, très gros sur mon ordonnance. Sophie n'aboie plus. Pendant que je rédige, seul le son de la télévision occupe la pièce. Derrick est parti dans un long raisonnement qui doit amener à la solution du meurtre. J'ai peur tout à coup qu'il ne prononce une phrase du genre "Et elle va mourir"; Yvette pourrait croire qu'on parle de son chien. Il n'en est rien. Ouf ! Je repars en laissant Yvette, dramatiquement seule à quelques heures du réveillon. Seule, avec son chien Sophie, et la télévision. Bonne année Yvette.


(1) Derrick est une série policière allemande créée par Herbert Reinecker, produite par Helmut Ringelmann et diffusée à partir de 1974 sur la ZDF.

(2) "rue" en Allemand.