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_"Et il mange quoi Kouglof ?"
_"Des croquettes, Docteur".

Tiens, ils m'appellent "Docteur" pour la première fois depuis le début de la consultation. Ce soupçon de considération est un signe positif. André et Josiane, bien qu'un peu plus démasqués à chaque minute qui passe, considèrent qu'ils ne perdent pas leur temps. C'est un bon point d'autant que je leur annonce pourtant lentement que mon confrère a raison et que le deuxième avis qu'ils viennent chercher est le même. Pourtant, cela n'empêche pas Josiane de me mentir effrontément une troisième fois: Kouglof ne mange pas que des croquettes. Un labrador qui ne mange que des croquettes n'a pas la croupe aussi ronde et la peau aussi rouge. Tiens, mais oui, elle est rouge cette peau ! Je poursuis mon examen clinique tout en continuant l'interrogatoire.

_"Des croquettes. Bien. Et quoi d'autre ?"

Josiane tient bon et renvoie: "rien d'autre". Je décide alors de charger André, proie plus facile je le reconnais, mais il faut que j'avance. Je me tourne vers le brave homme déjà décomposé par les mensonges répétés de son épouse, mensonges dont il est complice. _"Et en fin de repas, vous lui donnez les restes de viande ou les restes de dessert". Soulagé de pouvoir enfin dire une vérité, André se précipite et répond: "ah non, jamais de sucreries, ça, jamais !". Je suis contraint de conclure l'échange: _"Il prend donc des restes de viandes tous les jours". André, qui ne s'aperçoit toujours pas que je prêche le faux pour avoir le vrai est ravi de poursuivre hors du mensonge. _"Ah non, jamais le lundi, car on ne mange pas à la maison le lundi midi. On est au club.".

Nous avançons bien et à ce stade, il me parait important de faire une synthèse courte mais précise de tout ce qui est avoué pour que Josiane et André n'aient aucun doute sur tout ce que je sais et qu'ils ont voulu me cacher. J'envoie: "En fait, Kouglof fait des otites à répétition et enchaîne les problèmes de peau au point qu'il n'en est pas à son premier othématome. Et Kouglof mange un peu de tout." Josiane et André sont comme au bord d'un précipice. Il ne manque plus grand chose pour qu'ils fassent le grand saut. Un zeste d'empathie bien placé doit pouvoir achever de les confondre. Je m'approche d'un pas en tentant de prendre un regard qui exprimerait à la fois la compassion et l'admiration devant ce quasi-sacerdoce qu'est Kouglof et dis plus lentement, presque chaleureusement: "et ça ne doit pas être si évident de soigner les oreilles de Kouglof". Je me tais. Josiane et André vont craquer. Ca y est, ils craquent. L'avantage avec les aveux, c'est que quand ils arrivent ils sont souvent exhaustifs et détaillés. Dans la déferlante d'explications et de justifications que je m'apprête à recevoir, il est même possible que mes sympathiques octogénaires arrivent finalement à placer la discussion philosophique sur le temps qu'il fait, discussion qu'ils n'ont pas pu placer au début de la consultation.

Il s'agit maintenant de trier dans ce qui sort, ce que je sais déjà, ce que je voudrais savoir et ce qui ne me sert à rien comme l'évolution de la météo par rapport à l'hiver dernier. Ainsi, après quinze bonnes minutes, Josiane et André avouent tout: les otites à répétitions, le prurit régulier, le fait qu'ils ne veuillent plus opérer les oreilles du chien, la difficulté qu'ils ont, à leur âge, de nettoyer correctement les oreilles de Kouglof et également leur désir d'un second avis. C'est bien un problème d'observance: Kouglof ne guérit pas parce que Kouglof ne reçoit pas son traitement correctement. Puis Josiane et André m'expliquent tour à tour non sans critique la stratégie alimentaire du conjoint pour leur chien. Ils ne sont pas d'accord sur la façon de le nourrir et appliquent finalement leurs deux stratégies simultanément. Kouglof est passé de carnivore à omnivore et il pourra y avoir un rapport avec l'état inflammatoire quasi-permament de l'ensemble de son territoire cutané, oreilles comprises.

Etant certains que chacune des parties en présence possède tous les éléments du dossier, nous pouvons commencer à envisager un traitement aussi bien pour l'othématome que pour ces problèmes dermatologiques chroniques.

Je passe devant la maison d'André et Josiane tous les soirs quand je rentre chez moi. Ca fait 10 jours que je m'y arrête, en fin de journée, une dizaine de minutes, le temps de réellement nettoyer les oreilles de Kouglof et d'appliquer correctement le traitement antifongique et antibiotique. Kougloff va mieux, bien mieux. Et nous avons attaqué, peut-être pas un régime, mais une façon plus rationnelle et terriblement canine de manger.


NDA: Je veux sincèrement remercier Aurélie de La Pontais, graphiste, lectrice de ce blog, qui a eu la gentillesse de représenter Josiane et André, telle qu'elle les imaginait d'après la description, et vous invite à découvrir son site.