Interrogatoire (1/2)
Par CHEZLEVETO.COM le mercredi 10 décembre 2008, 22:25 - En consultation - Lien permanent
Quand le vétérinaire devient enquêteur...

Kouglof a 14 ans. André en a 82. Et Josiane, sa femme, 78. Allez, plus que 26 ans et ils fêteront un bicentenaire à eux trois ! Kouglof est un sympathique labrador que son âge honorable a bien calmé. Placide, débonnaire, Kouglof suit ses maîtres, à moins que ce soit eux qui ne le suivent. Il a conservé ses attitudes de chien joueur pourtant maintenant fortement ralenties. C'est ça, Kouglof s'approche de moi en me faisant la fête mais au ralenti. Il avance en baissant la tête, l'inclinant alternativement à gauche et à droite, clignant des yeux de façon régulière. Kouglof me fait confiance ou, du moins, il me reconnaît comme un supérieur hiérarchique et il me le montre. Techniquement, on parle de signaux d'apaisement. André et Josiane suivent mais font moins la fête. André précède Josiane. André est petit, presque chauve. Il porte un pantalon de velours et un gilet, certes de qualité, mais trop ancien. Il se déplace difficilement. Josiane, plus alerte, ferme la marche. Elle s'est enveloppée, telle une momie, dans un imperméable gris qui doit être référencé comme accessoire officiel pour les exhibitionnistes. Gris et rigide, il ne laisse dépasser que la tête de Josiane, recouverte d'un mauvais brushing sur des cheveux devenus trop fins, et encerclée par des lunettes aux montures trop larges.
_"Il a une oreille qui est grosse" me lance André que je vois pour la première fois. Puis il se tait. Il me regarde. Josiane ne dit rien. Pas normal. Ce trio de presque 200 ans devrait parler plus, me raconter comment ça va, le chien bien sûr, mais eux également, intercaler une analyse technique et philosophique sur le temps qu'il fait, tout en n'omettant pas de passer de longues minutes sur les petits-enfants qui vont venir à Noël. Rien. Ca sent le piège ou plus exactement le fameux "second avis". André et Josiane ont probablement consulté un confrère et, n'étant pas satisfaits de la vitesse d'amélioration, viennent chercher un deuxième avis pour confirmer ou infirmer le premier. Dans ce genre de situation, la probabilité que mon confrère ait visé juste est proche de 100%. Si le traitement prescrit ne marche pas, c'est soit parce qu'André et Josiane l'appliquent mal (on parle de difficulté d'observance), soit parce qu'ils n'ont pas donné, consciemment ou non, toutes les informations nécessaires lors de la première consultation. Etant donné la relative dextérité qu'exige le traitement auriculaire d'un labrador fut-il âgé, on pourrait penser, en première intention, qu'il s'agit de la première option: André et Josiane n'arrivent pas à mettre les gouttes. Le cas s'aggrave et il viennent chercher chez moi une confirmation à la fois du diagnostic et du traitement. Mais ce n'est peut-être pas si simple que ça.
Un rapide examen montre que Kouglof souffre d'un othématome, sorte d'épanchement sanguin au sein de l'oreille, déclenché par des mouvements de tête violents et répétés. Et pour cause, Kouglof souffre d'une otite bilatérale, otite dite à champignons. L'absence de liquide gras dans les conduits auditifs confirme que informations ou pas, André et Josiane ne mettent pas les gouttes dans les oreilles de Kouglof. L'option 1 est déjà validée. A ce stade, confirmer à André et Josiane que mon confrère a raison serait prématuré même si c'est pourtant le cas. Il est trop tôt pour qu'ils comprennent que j'ai déjà déduis qu'un autre vétérinaire était passé avant moi et que de surcroît je confirme son diagnostic. La nature humaine est ainsi faite: leur tentative de deuxième avis qui a pourtant occupé leur matinée -et c'est déjà un point positif- serait trop courte, donc frustrante. Un train pouvant en cacher un autre, je cherche à savoir si André et Josiane ne sont pas des cumulards, groupant à la fois le fait de ne pas suivre correctement les traitements avec la subtile capacité de ne distiller qu'une partie des informations concernant leur chien. Je commence mon interrogatoire. Après un long silence, avec un ton sec pour les prendre par surprise et, qui sait, peut-être les désarmer, je lance:
_"ça va faire longtemps qu'il a des otites ? On voit très bien que la muqueuse est profondément remaniée, ce qui n'arrive pas en une seule fois".
André est effectivement surpris. L'effet est immédiat. Il ne sait que répondre, déjà confondu. Il est à deux doigts des aveux. C'est sans compter sur Josiane, qui décide de prendre les choses en main. Ce sera plus dur avec Josiane. D'un geste que son grand imperméable contribue à rigidifier, elle écarte André, s'approche et me répond.
_"oui, il en a déjà fait, il y a longtemps. Mais depuis plusieurs années, ça s'était calmé". Bip. Le détecteur de mensonge confirme: Josiane ment. Ces oreilles baignent dans le pus 6 mois par an, tous les ans. La parade était prête, j'envoie:
_"donc vous savez les traiter ces otites. Vous les traitez avec quoi, d'habitude ?"
Coincée, Josiane me liste 3 produits qu'elle utilise en cas de crise. Montée en pression toute policière, je surenchéris immédiatement:
_"pourquoi n'en avez vous pas mis là ? il a les conduits auditifs tous secs ?"
André vient de perdre 2 centimètres de hauteur. Il se tasse un peu plus à chaque question. Il regarde le sol. Et quand il jette un oeil à son épouse, il semble dire: "allez, avoue Maman, c'est trop tard". Mais Josiane est dure. C'est un peu le chef de la bande dans ce cambriolage sanitaire pourtant finement préparé. Mensonge n°2, elle rétorque:
_"c'est à dire que là, avec cette oreille qui a grossi autant pour la première fois, on n'a pas voulu mal faire".
Faux Josiane. Mais je suis en forme. J'ai bien mangé ce matin. Il faut acculer. Alors acculons. J'avance un peu vers Josiane et renvoie:
_"vous êtes sûre que c'est la première fois. Il y a là des cicatrices qui montrent qu'il y a eu intervention chirurgicale par le passé pour réduire un premier othématome".
Josiane est confondue. Du regard, elle appelle son mari à l'aide. N'écoutant que son courage et surtout la promesse d'engagement conjugal qu'il fit il y a maintenant un demi-siècle, André, solidaire, vient au secours de son épouse:
_"Mais si, Josiane, tu ne te rappelles pas, il y a 2 ans". Sauvée, Josiane feint de confirmer, mettant ce mensonge sur le compte de l'oubli. Comme quoi, être vieux a ses avantages. Beau joueur, j'accepte ces mauvais aveux.
Après quelques minutes, nous avons bien avancé. Mes clients ne contestent plus qu'une otite bilatérale dure depuis plusieurs années, qu'elle entraîne des othématomes récidivants, au moins deux, qu'un autre vétérinaire a déjà suivi le cas puisqu'il a même pratiqué une intervention chirurgicale pour réduire le premier othémathome, et que cette dernière otite n'est pas traitée. De surcroît, André et Josiane sont affaiblis par ces premiers aveux. Je me doute qu'il y a d'autres choses à avouer pour obtenir un historique complet de cette pathologie (on parle d'anamnèse). Je continue.
Commentaires
Alors, non content de nous faire "poirot"-er et nous obliger à avouer notre impatience de vous lire, maintenant vous les coupez en deux, vos billets, M'sieur le Véto...????? Quel talenttttt, mais quel talentttttt !
Trêve de plaisanterie, j'adore... je les imagine comme si j'y étais... Quant au choix de Kouglof pour le nom de ce pauvre lab... ça aussi, c'est chic choc !
Allez... maintenant... on n'a plus qu'à attendre (comme d'habitude, vous me direz !!!).
Bonne journée !
Vite la suite Docteur
J'ai tellement ri (j'adore l'imperméable gris) .
Diagnostiquer, analyser, anticiper ... acculer, confondre et finaliser ! Tout ça sans se faire mordre ni par la brioche sur pattes ni par Josiane .... quel métier passionnant.
Pris sur le fait comme des enfants mentant mal .... Ils pourraient nous attendrir, mais j'attends la suite avant de m'apitoyer.
Esclarmonde a raison, c'est subtilement drôle.
Ahahah, c'est un régal, de la grande cuisine
J'attends le dessert avec impatience.
Terriblement bien raconté , ceci dit que faire sur un cas pareil? opérer le nouvel othémathome ...mais comment gérer la non observance du traitement.J'ai déjà eu des cas comme çà et c'est la galère çà. Le "second avis", c'est souvent une peau de banane. Le genre "ah bon Docteur, vous pensez qu'il ne faut pas opérer, pourtant votre confrère a dit qu'il fallait le faire!" bon courage avec Kouglof
@Névrosia : je n'invente rien. Nous jouons bien souvent plus au détective qu'au clinicien.
@Françoise: merci ! Je profite de votre commentaire pour confirmer que si les situaitons restent réelles, je change les noms des propriétaires comme des animaux.
@Esclamronde: vous avez raison: cet imperméable est un personnage à lui tout seul !
@Massane: qu'en savez-vous ? Peut-être que Kouglof va se rebiffer dans l'épisode suivant !
@Pupucefreewoman: et préparé qu'avec des produits bien de chez nous en plus !
@EL: ce qui m'intéresse dans ce blog, c'est le mécanisme psycho-socio (ça y est je me lâche) qui se passe dans la tête des gens, l'animal (comme le TGV dans un ancien blog) n'étant qu'un prétexte. Je décris des instants. Pour devenir professionnel une minute, bien sûr que j'opère. Mais chut, je n'en dis pas plus car ça dévoilerait une partie du prochain épisode !
J'avais bien compris que vous changiez les noms... et justement, je trouve que là aussi, il y a du talent car ils permettent de visualiser les caractéristiques psycho-socio (voir votre réponse à El) que vous voulez mettre en valeur !
Par exemple : un labrador qui s'appelle Kouglof, forcément... ça connote !!!!!!!!
Bonne journée, M'sieur le Véto (et on est fidèle au post(e) pour la suite... lolll)
Donc ce n'est pas la peine d'essayer de faire croire que son chat est très bien suivi quand il n'a pas vu un véto depuis trois ou quatre ans... Je note, je note... (finalement c'est bien pratique ce blog, cela évite des gaffes monumentales hihi)
@Françoise: merci ! La suite est en ligne.
@Ophise: tout juste !
excellent article et quel suspens! je vais lire la suite...
Pourquoi décrire avec une telle minutie les caractéristiques vestimentaires de ce couple âgé et en quoi celles-ci peuvent-elles exercer une incidence (directe ou indirecte) sur une quelconque négligence de soins ayant affecté de façon adverse le pauvre animal ? Porteriez-vous un regard identique s'il s'agissait d'un jeune couple ?
Dois-je avouer ma phobie des officines médicales, tant animales qu'humaines ? Outre la vue et le contact d'instruments tranchants, les odeurs, l'idée de la mort, l'angoisse d'apprendre de mauvaises nouvelles, s'ajoute la crainte d'être jugée notamment sur l'apparence, le statut socio-économique, le niveau intellectuel...
Moins de regards scrutateurs,( voire accusateurs), et moins de jugements apporteraient un dialogue plus ouvert et une communication plus directe qui simplifieraient amplement les soins dont pourraient bénéficier nos compagnons.
Pardonnez ma franchise. J'interviens au nom de "Pistol," bouledogue français de son état, mon ami de longue date ...