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Charles est debout, tel un soldat. Il m'attend. Nous avons rendez-vous à 15H30, chez lui, chez eux. Il est 15h25. Il a ouvert le portillon de son jardin et s'est posté en guetteur, là, quelques mètres devant devant sa maison. De loin, on pourrait croire qu'il tangue. En fait, Charles déplace volontairement son point d'équilibre de gauche à droite pour mieux se tendre et ainsi élargir son champs d'observation, une main tendue horizontalement au dessus des yeux. J'arrive. Il identifie tout de suite le véhicule pourtant banalisé et vient à ma rencontre. _"Bonjour Docteur, je vous attendais". Je réponds par réflexe: "on n'avait pas dit 15h30 ?". _"Si, tout juste, Docteur mais je veux éviter que vous ne sonniez, l'interphone ferait peur au chat. Vous savez, déjà qu'il est trouillard." Bien, mon général, allons-y. Je suis Charles qui se dirige vers sa maison. Nous passons le fameux portillon sans sonner. Charles est vieux. Plus proche de 80 que de 70 ans. Un mauvaise cataracte bilatérale non opérée le rend quasiment aveugle. Ses lunettes fort moches ne servent plus à rien à tel point qu'il a pris l'habitude de regarder par dessus, ce qui projette en permanence sa tête trop loin de son cou. Il s'arrête sur le pas de la porte et fait demi-tour. Je m'arrête également. Il s'approche un peu plus comme pour me parler doucement. On dirait que c'est son cou qui s'allonge pour rapprocher ses grands yeux bleus opaques de moi. Il chuchote: _"C'est là." Je ne m'en serai pas douté ! Il continue à voix basse: _"Ma femme nous attend avec le chat. Ne faites pas de bruit". Habitué, diplomate ou plus simplement philosophe, je m'exécute.

Mais contre toute attente, Charles entre avec force. La porte lui échappe. Elle vient claquer sur le mur de l'entrée. Il a le temps d'échapper un joyeux et sonore "le docteur est là" très vite rejoint par un "mais tu peux pas faire moins de bruit !". Tiens, Madame est là. Madame, c'est Christiane. Elle a l'air plus jeune. Bien plus jeune. Peut-être la soixantaine et une bien meilleure vue. Christiane est toute petite. Une mauvaise permanente trop serrée masque difficilement une calvitie assez disgracieuse. Petite mais ronde, Christiane a un dynamisme certain. Contrairement à son mari, elle semble avoir des lunettes qui lui servent à quelque chose. Son visage est agacé. Je rentre à mon tour dans la maison en prenant soin de bien fermer la porte. Je me dirige vers Christiane pour la saluer. Il n'y a pas de chat dans la pièce. Charles hurle: "Mais il est où le chat ?" Christiane me sourit en me serrant la main. Puis, en un instant, elle inverse chaque muscle de son visage tout en tournant la tête vers son mari. Elle prend un regard emprunt de colère et d'épuisement. Comme elle a tourné la tête moins vite qu'elle n'a changé d'attitude, j'ai pu quelques dixièmes de secondes prendre le message pour moi. Mais il n'en est rien. C'est bien sur Charles qu'elle achève sa rotation cervicale et c'est bien le même Charles qui va se prendre les foudres conjugales: _"Mais tu sais bien qu'on l'a enfermé dans la salle de bain en attendant le vétérinaire !". Elle opère la rotation inverse pour revenir vers moi, tout en redonnant à son visage un aspect accueillant et m'explique: "On l'a enfermé dans la salle de bain en vous attendant". Le temps, pourtant très court, qu'elle me donne ces explications fort utiles, Charles a disparu. On l'entend mais on ne le voit plus. Il n'est plus dans le salon. Et il lance "Il est dans la salle de bain le chat ?". On entend une porte s'ouvrir. C'en est trop pour Christiane qui oublie la présence d'un étranger dans la maison et me fait pénétrer dans l'intimité familiale. _"Mais quel imbécile ! T'as pas ouvert la porte quand même ?" Au même moment, je vois passer, assez rapidement d'ailleurs, un magnifique chat blanc Européen, certainement trop gros. Le chat se faufile et grimpe au premier étage sans que personne n'ait eu le temps de bouger. Christiane renvoie: _"Imbécile", insistant bien sur le "Im-", le "-bé" et un peu sur le "-cile". Charles réapparaît: _"il était dans la salle de bien". Christiane renvoie: "oui, pour qu'on puisse l'attraper. Et bougre d'âne, on fait comment maintenant ?".

Je suis dans l'entrée. Je n'ai pas encore posé mon sac. Christiane est en polypnée appuyée sur la table de la salle à manger. Charles est hagard, son cou toujours trop avancé. Je tempère: "bon, ce n'est pas grave. On va bien l'attraper votre chat". Je suis presque interrompu par Christiane qui a visiblement du mal à synchroniser ses attitudes et sa voix. Elle me sourit encore comme pour me remercier de cet instant de compassion mais elle envoie déjà à son mari un "Tu bouges plus. Je monte !". Je ne me risque pas à proposer mon aide à Christiane qui monte, vaillante, à la recherche du chat. "Myosotis, où es-tu mon Myosotis ?". Myosotis, c'est original. Charles ne bouge pas. On entend une chaise qui cogne puis un miaulement rauque. Christiane vient de louper Myosotis et elle lance: _"si mon idiot de mari se donnait la peine de monter !". _"Mais tu m'as dit de rester là !" J'interviens: "je peux monter si vous voulez, Madame". _"Non, c'est à mon mari de réparer ses bêtises. Quand je pense qu'on a enfermé Myosotis toute la matinée dans la salle de bain pour être sûr qu'on l'attrape". Charles monte, plus lentement. Je n'ai que le son, pas l'image. J'entends le chat qui file, des meubles qu'on déplace, des soupirs de Christiane, ponctués par des "oh, tu sais". Quand soudain, Charles me crie, car il doit être un peu sourd en plus, "il descend". Effectivement Myosotis descend, rasant le sol, la queue basse.

J'ai le temps, avec une belle dose de chance d'attraper Myosotis. Myosotis est un bon chat simplement agacé d'avoir passé toute sa matinée dans la salle de bain, "pour rien" rajouterait Christiane. Je saisis Myosotis par le train-arrière et il ne se retourne pas. J'améliore ma prise et je tente de rassurer le félin sur la table. Inutile de l'ausculter, son coeur est tellement rapide qu'on n'y entendra rien. Myosotis se calme. Christiane est descendue. _"Vous le tenez, hein ?" me lance-t-elle. Je prie Christiane de s'asseoir et lui confirme que j'ai la situation en main. Charles achève de descendre, toujours aussi hagard mais plus essoufflé. Je fais son rappel de vaccin à Myosotis, lui passe une pipette de produit contre les puces et demande : "je peux le lâcher ?". Christiane confirme. Je lâche le chat qui file aussitôt sous un canapé quand Charles annonce: "Et pour le vermifuge, vous pourriez lui donner son comprimé parce que nous, on n'y arrive pas ?". Les yeux de Christiane semblent exploser "Mais tu pouvais pas le dire avant, andouille !".

On n'a pas rattrapé le chat. Quand je suis parti, fort poliment raccompagné, Christiane et Charles s'injuriaient encore.



NDA: le titre fait évidemment allusion à l'excellent film de Cédric Klapish (1996). Crédit photos: istockphoto