Appeler un chat "un chat"
Par CHEZLEVETO.COM le mercredi 29 octobre 2008, 21:29 - En consultation - Lien permanent
Quand le langage doit être précis...

Qu'il fait chaud ! La chaleur de cette pièce est étouffante. Le vent froid de la rue fouette les visages suffisamment pour les rendre trop sensibles à une chaleur imprévue. Je viens de rentrer dans la petite maison à l'adresse indiquée. Marthe m'a ouvert la porte. Elle m'attendait avec impatience. Déjà, dans la rue, j'ai senti les jets de chaleur venant de l'intérieur. Marthe m'entraîne dans la cuisine. Nous traversons un couloir sombre. Arrivés à la bonne porte, elle me fait signe d'entrer, de passer devant. Je rentre. Le feu de cheminée et un mauvais néon sont insuffisants pour bien éclairer la pièce. La chaleur y est plus intense encore. Je suis sûr qu'il fait plus de 25°C dans cette pièce. Il fait chaud. Trop chaud.
Mes yeux s'habituent peu à peu à la luminosité. Sépia, voilà, on est en sépia: la cheminée, le néon et les volets mi-clos se combinent pour colorer l'ensemble de la pièce en brun-ocre. L'ensemble est bien monochrome. Il s'agit peut-être d'un conditionnement cinématographique mais cet angle de vue, en sépia donc, quasiment une mise en scène, me plonge plus de cinquante ans en arrière. Dehors, le vent froid souffle et on est en 2008. Dans cette cuisine, il fait trop chaud et on tutoie péniblement les années cinquante. L'évier est en pierre, à gauche, creusé dans la masse. Sous l'évier, un vieux tissu a visiblement été proclamé "porte de placard". Sur le mur du fond se côtoient la cheminée et un système de cuisson vétuste, les deux appareils partageant sûrement la même source de chaleur. Sur le mur de droite, un buffet centenaire soutient la vaisselle et le poids des années qui passent. Au milieu de la pièce se trouve l'unique table recouverte d'une mauvaise toile cirée. Et sur la table trône le chat, sur son coussin. Les claquements du bois de la cheminée, le sifflement de la bouilloire qui agonise et les commentaires éclairés de Marthe se noient dans un brouhaha continu qui, lui aussi, parvient à se faire une place dans cette petite pièce centrale déjà remplie de chaleur enfumée. Le bruit et le choc temporel ne m'ont pas permis, en rentrant dans la pièce, de voir immédiatement Aimée.
J'ai d'abord entendu Aimée avant de la voir: elle a répondu à mon "Il fait chaud chez vous" par un "c'est pour moi" émis entre les quelques dents qui lui restent. Aimée est l'aïeule de la famille, la mère de Marthe, elle-même déjà grand-mère. Proche du siècle, fine, presque maigre, les cheveux blancs, Aimée est un signe du temps qui passe. Les rides de sont visage sont tellement nombreuses qu'elles finissent par former une sorte de maillage complexe, un quasi-échaffaudage qui paradoxalement parait solidifier le reste du visage; c'est la peau saine qui semble anormale. Aimée est recroquevillée sur son siège, au coin du feu. Elle continue à me parler et me confirme son âge mais elle est très vite interrompue par un "tais-toi maman !" tant Marthe souhaite focaliser mon attention sur son chat. Cricri est une chatte castrée d'une dizaine d'années, pas trop vaccinée. Et Cricri tousse de plus en plus fort.
Je quitte donc Aimée au profit de Cricri. Cricri souffre d'une bronchite assez sévère qu'il convient de traiter. Je commence à expliquer la situation à Marthe, très vite interrompu, une fois encore, par un "qu'est-ce qu'il dit ?" d'Aimée. Nous voilà parti dans une double traduction en temps réel, la mienne pour vulgariser le mieux possible le diagnostic et le traitement à Marthe, et celle de Marthe à sa mère. J'explique que je vais faire une injection à Cricri, qu'il conviendra de donner des comprimés et qu'il faudra me tenir au courant. Nous voilà tous d'accord sur le protocole. Marthe est rassurée. "Hein ?" "Je dis que votre fille est rassurée, Aimée !". Je prépare la piqûre. Marthe, soulagée, en profite pour échafauder une théorie pas si fausse liant météorologie et moral. J'acquiesce, par politesse.
Alors, sûr de moi, avant que Marthe ne démarre une autre théorie, je lance l'opération piqûre avec un "bon, allez, on la pique !". Est-ce la chaleur étouffante de la pièce ? Quelques secondes. La séquence en sépia est stoppée nette. Un arrêt sur image qui est interminable. En un instant, je vois le chat, toujours à sa place, Aimée, toujours sur sa chaise et le terrible regard de Marthe qui trahit son état d'esprit, ce terrible regard qui révèle un humour improbable surgi d'on ne sait où. Marthe et moi pensons la même chose au même moment: on la pique ? Qui ? Le chat ou Mamie ? Nous n'avons pas souri. Aimée n'a rien entendu, tant mieux. Et je n'ai pas cru bon rajouter: "...euh, la chatte".
J'ai fait son injection à Cricri. Marthe, en mère responsable a appliqué l'ordonnance à la lettre; dans notre métier, on parle d'observance. Cricri va bien depuis. Et Aimée est toujours là: entre la cheminée et Cricri qui dort sur la table.
Commentaires
Si je ne vous soupçonnais pas d'avoir encore d'autres cordes à votre arc, je vous dirais sans hésiter que je vous préfère en véto !
Saint-François-d'Assise fasse que votre clientèle s'agrandisse.
Je ne me lasse pas...
Hourra, un deuxième texte!
La pauvre Aimée a l'air un peu perdue dans cette cuisine trop chaude, entre sa fille et leur chat...
(Je ne peux m'empêcher de comparer avec votre écrit précédent et de trouver bizarrement ressemblance et dissemblance entre les situations; dans un cas il fait froid, dans l'autre trop chaud, l'une des femmes vit seule et l'autre avec sa fille, mais Mathilde semble (dans vos textes, du moins) moins solitaire avec son peuple de pierre que ne l'est Aimée avec sa Marthe. Mais je me trompe, sans doute. )
@ Nérosia et Grimms: merci mesdames de votre fidélité à une heure si tardive. Je ne sais pas qui est le plus surpris de vous qui me voyez pondre un 2eme texte en moins de 15 jours et de moi qui vous vois dégainer de plus en plus vite après chaque publication ! Je vais finir par écrire pour vous.... vous avez des animaux ???
@ Grimms, spécifiquement: non, vous ne vous trompez pas. Ili n'y a que le temps qui passe chez Aimée et Marthe, ce qui n'est pas le cas de Mathilde. Quant au chaud et au froid, voyez-y, à votre choix, une légère fixation qu'en bon méridional je fais sur la météo actuelle ou trouvez-y plutôt la preuve que je blogue en quasi "temps réel".
Alors là... c'est carrément une traîtrise !!!! Je ne m'y attendais pas à cet article prématuré... je laissais doucement passer le temps jusqu'au mois de novembre ! J'aime la dissonance des lieux entre la ville balnéaire désertée en hiver de Mathilde et la vieille maison désertée de modernité de Marthe et Aimée... J'aime le visage buriné d'Aimée et les sculptures au burin de Mathilde... J'aime les vétos conteurs et les chats (de préférence non bronchitiques, mais je fais avec !)... Il n'y a que les lapins nains qui me laissent assez froide, en fin de compte !!!!!
Bon, et maintenant, comme la météo, vous allez jouer le froid et le chaud et nous faire attendre combien de temps ??????
Un grand merci pour ce nouveau et inattendu beau texte, en tout cas...
"on la pique" me fait froid dans le dos même dans cette cuisine surchauffée... (suis trop sentimentale snif)
J'ai trois Homo Sapiens Habilis et Caspécius mais quand même adorablius parfus et un taureau producteur. J'ai hâte de lire votre récit !
Pfffffff ! "Reproducteur", mais le lapsus n'est peut-être pas dénué de sens.
@Françoise: désolé pour lapin. Combien de temps avant le prochain texte ? Euh, pas tant que ça normalement. Teazing, teazing: j'ai une cliente exceptionnelle à vous présenter !
@Ophise: vous avez raison. J'aurais dû dire "on pique" tout court et j'aurais de surcroît évité le quiproquo.
@Névrosia: je ne fais pas les homo sapiens. En revanche, pour ce qui est du taureau, ça doit pouvoir s'arranger !
J'en connais qui vont éclater de rire ...
"Mourir, cela n'est rien, mais vieillir ..." disait Brel!
Auriez-vous un épisode à nous proposer qui donne envie de vivre?
Cela dit, on savoure, aussi bien vos descriptions que les commentaires avisés et succulents de vos fans..
Merci d'avoir répondu si rapidement à notre attente
Un mot un peu personnel et sérieux ce soir...
Pour louer (et remercier) la délicieuse vétérinaire inconnue que j'ai appelé ce matin. Alors que les mots refusaient brusquement de sortir, que ma gorge ne me suivait plus, que la boule m'empéchait de formuler clairement mon problème : "bonjour, notre chat vient de mourir, pouvez-vous nous recevoir aujourd'hui (1er novembre - 11h)"... Merci à elle d'avoir été juste sobre, sans pathos ni jugement et très disponible !!! Merci d'être rester la même quand nous avons débarqué avec notre bestiole dans un sac pour des derniers soins qui ne relèvent plus de la médecine vétérinaire mais de l'équarissage de luxe. Merci pour la douceur et la délicatesse.
Impossible de ne pas penser à vous ce soir cher Véto, désolée de ces banalités de maître affligé mais impossible de ne pas saluer aussi l'accompagnement quand il est de qualité !!!
@ Massane : c'est vrai que le niveau est elevé: combien de temps encore ferai-je illusion ?
@Ophise: Rien à rajouter. Heureux de votre témoignage sur ce blog. Avec toute ma "net- amitiée".
L'atmosphère d'une cuisine de campagne des années 50 est très bien rendue.
Cela me rappelle la cuisine de ma petite grand-mère landaise, surtout le tissu en "porte de placard", le chat et cette affreuse impression de désespoir en moins.
Mais à quoi pensez-vous Mr. Chezlevéto.com ?
je m'apprête à rédiger un commentaire et à ce moment je vois en bas de l'écran les pubs qui s'affichent:
- à gauche : récupérateur de chaleur
-à droite : Cuisine meuble Lapeyre. Aménagez votre cuisine avec nos solutions pratiques de caractère!
Les pubs m'ont "un peu" désamorcé. En effet, tes textes sont si bien écrits, si plein de sens, d'humanité,.. Je crois que j'aurais eu le même trouble au moment du "on la pique". Que serait la vie sans l'humour, sans les doubles sens, ?
Je le savais qu'on allait attendre... je le savaisssss !!!!
Ce petit bonjour, Docteur, pour vous dire qu'on est fidèle au poste
(... nous !!! )
Bonne soirée et... à tout bientôt...
@ Esclarmonde: à rien. Je ne pense pas, je raconte.
@Xavier29: merci deprendre en charge gracieusement l'hébergement de ce blog, ca va me permettre d'enlever les pubs Google.
@Françoise: ça arrive, ça arrive !