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Qu'il fait chaud ! La chaleur de cette pièce est étouffante. Le vent froid de la rue fouette les visages suffisamment pour les rendre trop sensibles à une chaleur imprévue. Je viens de rentrer dans la petite maison à l'adresse indiquée. Marthe m'a ouvert la porte. Elle m'attendait avec impatience. Déjà, dans la rue, j'ai senti les jets de chaleur venant de l'intérieur. Marthe m'entraîne dans la cuisine. Nous traversons un couloir sombre. Arrivés à la bonne porte, elle me fait signe d'entrer, de passer devant. Je rentre. Le feu de cheminée et un mauvais néon sont insuffisants pour bien éclairer la pièce. La chaleur y est plus intense encore. Je suis sûr qu'il fait plus de 25°C dans cette pièce. Il fait chaud. Trop chaud.

Mes yeux s'habituent peu à peu à la luminosité. Sépia, voilà, on est en sépia: la cheminée, le néon et les volets mi-clos se combinent pour colorer l'ensemble de la pièce en brun-ocre. L'ensemble est bien monochrome. Il s'agit peut-être d'un conditionnement cinématographique mais cet angle de vue, en sépia donc, quasiment une mise en scène, me plonge plus de cinquante ans en arrière. Dehors, le vent froid souffle et on est en 2008. Dans cette cuisine, il fait trop chaud et on tutoie péniblement les années cinquante. L'évier est en pierre, à gauche, creusé dans la masse. Sous l'évier, un vieux tissu a visiblement été proclamé "porte de placard". Sur le mur du fond se côtoient la cheminée et un système de cuisson vétuste, les deux appareils partageant sûrement la même source de chaleur. Sur le mur de droite, un buffet centenaire soutient la vaisselle et le poids des années qui passent. Au milieu de la pièce se trouve l'unique table recouverte d'une mauvaise toile cirée. Et sur la table trône le chat, sur son coussin. Les claquements du bois de la cheminée, le sifflement de la bouilloire qui agonise et les commentaires éclairés de Marthe se noient dans un brouhaha continu qui, lui aussi, parvient à se faire une place dans cette petite pièce centrale déjà remplie de chaleur enfumée. Le bruit et le choc temporel ne m'ont pas permis, en rentrant dans la pièce, de voir immédiatement Aimée.

J'ai d'abord entendu Aimée avant de la voir: elle a répondu à mon "Il fait chaud chez vous" par un "c'est pour moi" émis entre les quelques dents qui lui restent. Aimée est l'aïeule de la famille, la mère de Marthe, elle-même déjà grand-mère. Proche du siècle, fine, presque maigre, les cheveux blancs, Aimée est un signe du temps qui passe. Les rides de sont visage sont tellement nombreuses qu'elles finissent par former une sorte de maillage complexe, un quasi-échaffaudage qui paradoxalement parait solidifier le reste du visage; c'est la peau saine qui semble anormale. Aimée est recroquevillée sur son siège, au coin du feu. Elle continue à me parler et me confirme son âge mais elle est très vite interrompue par un "tais-toi maman !" tant Marthe souhaite focaliser mon attention sur son chat. Cricri est une chatte castrée d'une dizaine d'années, pas trop vaccinée. Et Cricri tousse de plus en plus fort.

Je quitte donc Aimée au profit de Cricri. Cricri souffre d'une bronchite assez sévère qu'il convient de traiter. Je commence à expliquer la situation à Marthe, très vite interrompu, une fois encore, par un "qu'est-ce qu'il dit ?" d'Aimée. Nous voilà parti dans une double traduction en temps réel, la mienne pour vulgariser le mieux possible le diagnostic et le traitement à Marthe, et celle de Marthe à sa mère. J'explique que je vais faire une injection à Cricri, qu'il conviendra de donner des comprimés et qu'il faudra me tenir au courant. Nous voilà tous d'accord sur le protocole. Marthe est rassurée. "Hein ?" "Je dis que votre fille est rassurée, Aimée !". Je prépare la piqûre. Marthe, soulagée, en profite pour échafauder une théorie pas si fausse liant météorologie et moral. J'acquiesce, par politesse.

Alors, sûr de moi, avant que Marthe ne démarre une autre théorie, je lance l'opération piqûre avec un "bon, allez, on la pique !". Est-ce la chaleur étouffante de la pièce ? Quelques secondes. La séquence en sépia est stoppée nette. Un arrêt sur image qui est interminable. En un instant, je vois le chat, toujours à sa place, Aimée, toujours sur sa chaise et le terrible regard de Marthe qui trahit son état d'esprit, ce terrible regard qui révèle un humour improbable surgi d'on ne sait où. Marthe et moi pensons la même chose au même moment: on la pique ? Qui ? Le chat ou Mamie ? Nous n'avons pas souri. Aimée n'a rien entendu, tant mieux. Et je n'ai pas cru bon rajouter: "...euh, la chatte".

J'ai fait son injection à Cricri. Marthe, en mère responsable a appliqué l'ordonnance à la lettre; dans notre métier, on parle d'observance. Cricri va bien depuis. Et Aimée est toujours là: entre la cheminée et Cricri qui dort sur la table.