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Fin de matinée. Tout est gris. Dans notre région du Sud connue pour ses couleurs d'été, le gris de la mi-saison est pire que le gris du Nord. Ce n'est pas un gris plus foncé ou plus terne, c'est un gris qui ne va pas. Quelques entrées maritimes empêchent les rayons du soleil de passer sur le littoral et plus à l'ouest dans les terres. Une bruine hypocrite se maintient suffisamment pour agacer; ce genre de bruine qui ne se devine pas forcément quand on est à l'abri mais qui rend humide et poisseux tout individu qui aurait l'outrecuidance de sortir. Il y a pourtant des régions où nuages bas et crachin contribuent à un charme discret voire sont un élément stratégique essentiel de l'office du tourisme. C'est donc bien une question de lieu et non une question de pluie: chez nous, la terre et ses habitants ne se passent pas du soleil. Les rares jours où il est invisible, comme aujourd'hui, plongent tous les personnages et tous les décors de notre comedia del arte méridionale dans une lancinante torpeur.

Mathilde me téléphone pour prendre un rendez-vous. Elle articule mal. Je ne comprends pas tout. Je ne le signale pas. Mais c'est comme si elle avait compris: elle diminue son débit de parole. Son lapin nain n'est pas bien. Elle ne peut pas se déplacer. Elle est inquiète, ça s'entend. Je vais passer. La lâche bruine du jour mouille trop mon pare-brise pour que j'y voie, mais pas assez pour utiliser les essuies-glaces qui couinent à chaque passage. C'est bien l'automne. Nous sommes passés du chant des cigales aux plaintes des essuies-glaces desséchés par le soleil de l'été. Je me dirige vers la ville-vacance où habite Mathilde. 80000 habitants l'été, tout juste 3000 l'hiver. Pas une voiture à croiser. Pas un passant à dépasser. La ville est morte. Comme toutes ces villes de bord de mer, la stratégie urbaine est fonction de la saison et c'est assez spectaculaire, même si l'on s'y attend, de visiter ces paysages urbains qui hibernent, comateux, froids et humides dans l'attente de la saison prochaine. Et il fait toujours gris.

J'arrive enfin à destination, dans une de ces grandes résidences essentiellement constituées de studios et de deux-pièces, entassés dans un simulacre d'architecture, tous tournés vers le large même si peu l'aperçoivent vraiment. Entre les multiples bâtiments se trouvent des allées que l'on imagine agréables en saison. Mais on est en octobre. Plus je m'enfonce dans le palais des rêves, car je n'oublie pas que ces studios font rêver des milliers de gens du nord qui n'attendent que l'année prochaine pour profiter à nouveau des précieux mètres carrés pendant quinze jours, plus je l'imagine vivant, en saison: des enfants qui courent recouverts du doux cocktail dermo-protecteur anti-UV + sel de mer + glace à l'italienne qui n'a effectivement pas su rester tranquille dans son cornet; le bruits des parties de pétanque sur l'espace aménagé à côté; la mosaïque des serviettes de plages qui sèchent, qui tombent, qui s'envolent. Il fait froid. Le vent de la mer souffle sur les perles de bruine pour les rendre plus piquantes encore. Il n'y a pas un bruit d'homme. Une résidence cimetière. Avant d'arriver au bâtiment D, je tombe sur un panneau qui ne tardera pas à se décrocher: GLACES. Oui, il fait froid. Et Mathilde habite vraiment là ?

Je connais bien ces appartements. Ils ne sont pas faits pour l'hiver. Très mal isolés. Presque toujours sans chauffage car on n'a pas besoin de chauffage en été, non ? Construits pour que l'on n'y passe que quelques heures par jour, souvent la nuit, entre 2 coups de soleil, ils ne sont pas faits pour que l'on y vive à l'année. Sans compter l'absence de concierge pendant les mois d'hiver. D'ailleurs effectivement, la résidence est sale. Les poubelles sont pleines. Les vitres ensablées. Je frappe à la porte de Mathilde. Effectivement elle ouvre tout de suite. Elle m'attendait. Un nuage de chaleur à l'odeur de beurre rance s'échappe de la porte d'entrée et vient m'entourer comme pour me souhaiter la bienvenue. Je rentre. L'appartement est vieux, très vieux. Les peintures n'ont pas supporté l'humidité de chaque hiver. Le sol est sale. Humide également, peut-être boueux tant la poussière récupère l'eau qui ruisselle depuis la baie vitrée à simple vitrage. La seule fenêtre. Dans ce minuscule studio dont le maigre balcon a été fermé pour ménager un espace plus grand, on étouffe. Un mauvais radiateur électrique portable trône au milieu de la pièce entre la cage du lapin, le canapé en mousse et la télévision allumée. Il doit faire 30°C à côté du radiateur. Il doit en faire 2 fois moins quand on s'en écarte de 3 mètres. _"Je suis sourde" me dit Mathilde. Mais elle parle finalement bien. Le lapin est couché dans sa cage. Mauvais signe. Le lapin, Mathilde, le radiateur, la télé; mon regard passe de l'un à l'autre. Je ne sais pas par quoi commencer.

Je prends une feuille de papier et j'écris: "depuis quand votre lapin est comme ça ?". Mathilde me répond oralement, assez précisément d'ailleurs. Nous échangeons ainsi quelques informations que l'on appelle anamnèse dans notre profession, c'est à dire l'histoire de la maladie. J'enjambe une serpillière qui a renoncé à sécher pour atteindre la cage. Je pose le lapin, brûlant, sur le sol. Il se déplace assez vite. C'est meilleur signe. Je termine l'examen de l'animal puis conclut avec Mathilde que Coco n'était pas vraiment préparé ni à la grisaille soudaine, ni à la mise en route du terrible chauffage électrique. Nous allons remettre Coco en route et Mathilde éloignera la cage du four ! J'écris mon ordonnance. Nous la lisons ensemble. Je tends ma note d'honoraires. Mathilde sort de sa poche deux billets tous neufs qu'elle a dû retirer plus tôt à la Poste. Il y a trop de silence dans cette résidence. Trop de silence dans ce studio. Je lance sans le vouloir: "et vous êtes dans quoi ?". Elle me regarde. Je comprends et écris la même chose sur notre feuille de correspondance. "Dans rien". Elle me raconte sa difficulté à trouver un travail en tant que sourde, me parle du RMI mais ne se plaint pas.

Je vais repartir. Je la salue. J'ouvre la porte d'entrée. Le froid me saisit et me déshabille: il m'enlève le manteau de chaleur moite que j'avais enfilé à l'arrivée. Je jette un dernier coup d'oeil à cet appartement hors du temps quand soudain j'aperçois une statue de pierre d'une vingtaine de centimètre de hauteur, posée sur la télévision. C'est un buste, le buste d'un homme dont le regard me transperce. Ayant rangé mon papier qui me permettait de communiquer, je pointe ledit objet avec un regard intrigué. Mathilde me répond: "la statue ? c'est moi qui l'ai faite." Je renvoie oralement par réflexe: "vous sculptez ?" Elle a dû lire sur mes lèvres car elle poursuit: "oui, le temps n'existe plus quand je sculpte. Vous voulez voir d'autres pièces ?". Je fais un signe de la tête pour confirmer et re-rentre dans l'appartement. Je remets aussitôt le manteau de chaleur moite que je venais de quitter pendant que Mathilde soulève une sorte de rideau qui masque un faux placard. L'appartement est toujours gris, toujours sale et il fait toujours trop chaud et trop froid en même temps. Mais dans ce placard, propre d'ailleurs, il n'y a plus de notion de température. Dix, vingt, trente, il y a peut-être cinquante statuettes entassées et plus bas, dans une caisse, des outils pour tailler la pierre. Des mains, des visages, des bustes qui agissent ou qui contemplent. C'est comme si Mathilde avait ouvert la porte d'un monde à elle, un monde que ni l'hiver ni le silence de cette ville-vacance ne peuvent atteindre.

Je regarde plusieurs pièces. Je félicite Mathilde. Elle m'explique qu'elle sculpte depuis des années et c'est vrai qu'indépendamment de l'élan artistique, son geste technique semble maîtrisé. Elle sourit. Moi aussi. Je repars. Sur le parking de la résidence, il fait toujours aussi gris et la bruine est toujours là. Mais j'ai plus chaud qu'en arrivant. Je souris encore.

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