Estelle
Par CHEZLEVETO.COM le mercredi 25 juin 2008, 09:00 - En consultation - Lien permanent
Quand l'animal dévoile la personnalité de son propriétaire...
Il fait chaud. La clinique est climatisée mais on se rend compte à chaque seconde qu'il fait chaud dehors. A travers la vitre de la porte d'entrée, les gens qui s'affairent sur le parking portent des vêtements amples qui ne les empêchent pas de transpirer. À l'intérieur, l'air, bien que frais, est sec comme tous les airs de climatisation et donne cette permanente sensation de sécheresse et de soif. Climatisation ou pas climatisation, les animaux couchés sur le sol frais dans la salle d'attente halètent, de chaud, de sec ou de peur. Sûrement un peu des trois. La matinée s'achève. Les chirurgies sont faites. Je traverse le couloir en direction d'une salle dite de repos histoire de boire le café que je me suis fait il y a deux bonnes heures. Un café froid. Dans le Sud, on dit "frappé". En traversant ce couloir central, je jette un coup d'oeil réflexe au parking et à ce qui s'y passe. Souvent pas grand chose hormis l'enchaînement régulier des clients. L'observation est furtive tant je maîtrise désormais la traversée dudit couloir. À ce moment précis où je lance un regard quasi-panoramique sur le parking, tel un capitaine sur son navire, je vois Alphonse.
Alphonse est arrivé si vite à sa place que personne n'aurait pu la lui prendre. Il avait dû la repérer de loin, comme si elle lui avait été déjà acquise alors qu'il n'était pas encore dessus. Un court instant, j'ai même cru à un accident tant la masse imposante de son Renault Espace, version longue, se déplaçait avec force. L'engin s'immobilise, miracle. Alphonse n'est pas encore descendu. Le véhicule, déjà onéreux, est couvert d'options de camouflage: peinture métallisée noire, vitres fumées noires. Tout est noir. Presque glacial. Il fait chaud mais le parking vient d'un coup se refroidir. Alphonse ouvre la porte du conducteur d'où l'on distingue des sur-tapis noirs, un cuir noir et un fond gris foncé. Cet équipement façon luxe fait froid dans le dos. Mieux que la climatisation. Décidément Alphonse a les moyens. Pas forcément de goût en matière automobile mais les moyens.
Avec un tel véhicule, on s'attend à voir sortir une bande d'enfants qui viennent de se détacher de leurs sièges ISOFIX; une mère épuisée, côté passager qui s'extirpe du véhicule avec douleur, comme les cinq ou six accouchements qu'elle a déjà vécus pour remplir ledit moyen de transport; et un chef de famille, conquérant, qui feint de surveiller sa progéniture, mais contemplant en fait l'excellence de sa puissance reproductrice. Non, personne ne sort. La porte du conducteur est toujours ouverte. Mais Alphonse reste assis. On distingue sans peine ses souliers vernis, des chaussettes grises à poinçon et un pantalon de costume noir à rayures. Il fait toujours chaud. Puis, interrompant de droit cette pause hors du temps, Alphonse sort quasi-mathématiquement, tel un militaire, sans nuance mais avec une exécution parfaite du geste. Rapide, sans trace, efficace, Alphonse maîtrise la descente, comprendre en langage militaire, le "sortir" d'un Renault Espace trop long, trop noir, trop tout, bref de son char d'assaut.
Arrivé au sol -oserai-je écrire "atterri" ?-, Alphonse scrute rapidement les alentours, comme le ferait un parachutiste tout juste tombé en territoire ennemi. Alphonse se tient droit comme un "i". C'est bien un costume complet qu'il porte. Sa chemise est boutonnée jusqu'en haut et sa cravate de fort bon goût mais tout aussi austère achève de fermer l'armure. Il faut toujours aussi chaud mais Alphonse appartient à cette catégorie de nos concitoyens qui ne transpirent jamais, même sous un costume fermé en plein soleil. Alphonse a les cheveux blancs. Demi-tooooour droite ! Il est assez incroyable de voir comment Alphonse a réussi à systématiser, à décortiquer, à enfermer dans une procédure chaque mouvement qu'il fait, en tout cas chaque mouvement qu'il fait depuis qu'il est arrivé. Il arrive à hauteur de la porte arrière gauche qu'il ouvre sans ménagement. Difficile de voir de là où je suis. Mais il n'y a visiblement rien sur le siège arrière. Les pieds joints, jambes toujours tendues, Alphonse adresse un signe de la tête précis et vif que l'on pourrait traduire par: "vous avez trois secondes pour sortir". Sort un Epagneul Breton, femelle vue la taille, 3-4 ans maximum, assez jolie. A ma grande surprise, la chienne sort en sautant puis stoppe immédiatement, assise, le regard droit semblant dire: "attendons instructions". Le Général Alphonse achève de fermer son véhicule et lance le mouvement en direction de la porte d'entrée de la clinique. La chienne suit, au pas.
Je décide de rester dans mon couloir. J'attends. La porte s'ouvre. Une traître vague de moiteur extérieure tente de rentrer avec les bruits de la rue. Alphonse rentre en premier. La chienne suit et vient s'asseoir aux pieds de son maître qui a fait halte au comptoir d'accueil. Alphonse a le regard fixe, transperçant, dirigé vers l'ASV. Il est là depuis quelques secondes et on a l'impression qu'il reproche déjà une attente trop longue. Mon ASV est terrorisée. Il faut que j'y aille; il va me la casser. Je m'approche. J'ai l'impression d'entendre dans sa tête: "intrus en vue à 2h, distance 10 mètres. Attendons instructions / Passez le moi en direct / Affirmatif. Rotation tête 30° ouest". Le chien n'a toujours pas bougé. Je ne sais plus s'il fait chaud ou s'il fait froid. Alphonse a tourné la tête d'environ 30° et me fait désormais face. Mon ASV respire. Déjà une de sauvée. Je vois bien mieux Alphonse que lorsque je l'observais sur le parking. Alphonse n'est pas gros mais il est gras. Son costume de fort bonne coupe peine à cacher son ventre. Ses cheveux blancs courts et frisés sont moins nombreux qu'auparavant: il y a dû avoir désertion. Mais l'ensemble donne l'illusion d'une chevelure. Son visage est rond et la peau déjà bien détendue. Ses deux petits yeux bleus trahissent une sclère légèrement jaunie caractéristique d'un trouble hépatique persistant. En y regardant de plus près les joues d'Alphonse sont injectées de petits vaisseaux rougeâtres trop visibles. Il n'est pas là pour ça, mais nous pourrions envisager de tester son cholestérol; probablement au plafond. Alphonse n'a toujours pas parlé. La chienne n'a pas bougée. Personne ne parle plus dans las alle d'attente. Les trois clients qui attendent, d'abord prêts à intervenir en considérant à juste titre qu'Alphonse tentait de leur passer devant, se sont finalement calmés, se contenant de fixer Alphonse et son immobilisante stature. A la réflexion, je crois que même les chiens ont arrêté de haleter.
Je me lance, téméraire: "Monsieur, c'est pour quoi ?". J'attends la riposte adverse, peut-être résigné. Dans mon champs de vision, derrière Alphonse, mon ASV semble même contenir ses épaules en rentrant sa tête comme on fait quand on attend quelque chose d'inéluctable. Je suis déjà même prêt à répondre à une phrase du type: "Jeune homme, c'est pour un vaccin réglementaire et plus vite que ça". Un nuage diffus vient de couvrir le soleil. La pièce est plus sombre. Soudain, les petits yeux d'Alphonse s'entre-ouvrent et s'illuminent. Son visage s'arrondit, ce qui soulève un peu ses oreilles. Il prend un grande respiration et répond: "Docteur, c'est pour Estelle. Elle n'a pas mangé ce matin. Ca ne lui arrive jamais. Et en plus nous partons faire un grand voyage ce week-end". Il lache mon regard et se tourne en douceur vers son chien: "Hein, Estelle tu n'as rien mangé ce matin. Dis-lui au vétérinaire que tu n'a rien mangé". Il revient vers moi: "Docteur, vous pouvez faire quelque chose ?". Tout le monde respire. Les chiens de la salle d'attente semblent s'être remis à échanger. Leurs maîtres aussi. Mon austère homme d'affaire, sûrement célibataire endurci, retournerait ciel et terre pour son Estelle. Un grand timide. Un grand seul. Et son chien.
Commentaires
"une mère épuisée, côté passager qui s'extirpe du véhicule avec douleur, comme les cinq ou six accouchements qu'elle a déjà vécus pour remplir ledit moyen de transport; et un chef de famille, conquérant, qui feint de surveiller sa progéniture, mais contemplant en fait l'excellence de sa puissance reproductrice"
Ah ah ah ! Vous voyez tout ça dans un Espace ? Seriez-vous père de famille nombreuse ?
Sinon, je crois que je ne me ferai jamais à ces prénoms donnés à des chiens. Tequila ou Rex ne suffisent plus...
J'ai beaucoup aimé le contraste du militaire Alphonse qui est déraisonnablement inquiet pour son toutou! Je l'aime bien moi Alphonse.. un peu tragi-comique peut-être mais assez touchant en final.
Oserai-je dire un "portrait de maître" cher TGVéto ?!
Merci pour le sourire que vous m'avez collé sur le visage
@ Névrosia: oui, je vois tout ça dans les Espace ! C'est grave docteur ?
Concernant les prénoms, ils sont assez pathognomoniques (un mot bien médical bien pratique) et permettent souvent de décrypter la subtile relation entre le propriétaire et son chien (l'objet de ce blog d'ailleurs)
@ Mirabelle: magnifique jeu de mot. Vous devriez travailler dans la com !
Plus d'info sur pathognomonique à http://fr.wikipedia.org/wiki/Pathog...
J'ai d'abord songé à aller prier sainte Rita pour tenter de vous sauver, mais après réflexion je pense que la forte chaleur actuelle dans votre belle région doit être à l'origine de vos délires socio-automobilistiques (moi aussi je peux utiliser de grand mots !)
Aussi je vais vous mettre sous perfusion froide, vous plonger dans un bain glacé pour redescendre cette fichue température, monitoring, oxygène, analeptiques respiratoires et si au prochain post je vois que vous n'allez pas mieux j'irai acheter un cierge géant.
En tout cas merci pour ce nouveau terme médical. JKG et moi avons un jeu, lorsqu'il doit se rendre à des réceptions professionnelles ennuyeuses, je lui donne des mots à caser un certain nombre de fois dans la conversation, tout en ayant l'air crédible. Celui-là mérite bien un X3
Ne vous fiez pas aux apparences, elles sont souvent trompeuses!, disait la morale de cette histoire.
Mais le regard d'acier, que j'imagine" bleu nuit", vif, perçant, aussi puissant qu'un faisceau laser, capable d'investiguer au plus profond des êtres, n'appartient peut-être pas à celui qu'on croit ....
Dans la série "il ne faut pas se fier aux apparences" voici un morceau de choix !
Et affrontons tranquillement l'analyse : Jules et Jim pour des jumeaux birmans c'est grave docteur ????????
(ah oui j'avais dit que j'abuserai des consults gratuites : est-il vraiment possible que ces deux frères soient jumeaux comme nous l'avait affirmé la très chic dame chez qui nous avons adopté nos greffiers : grosses difficultés chez la moman chat, intervention véto et incroyable : deux peits dans le même placenta ?????) Attention vous briseriez un mythe familial
Tout comme pour l"Expliquer", les apparences, qu'elles soient auditives ou visuelles, sont trompeuses, n'est ce pas, docteur?
Très bon texte, en tout cas, et j'ai adoré la chute.
huuum ah bravo, maintenant quand je vais aller voir mon veto je vais me demander ce qu'il s'imagine de moi qui sort de ma grosse voiture ricaine avec un bebe au bras , deux zouaves qui suivent et chiens chats.....
avez vous recu mon mail ?
Voulez-vous que je soies honnête ?... je suppose que oui... Eh bien, quand Alphonse a ouvert la porte de la superboto, j'attendais un yorkshire ou un caniche nain !!!!! J'ai le sens du contraste...
Je suis sûre que vous connaissez le vers de Musset : "Ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence de la raison"... nous pouvons le détourner pour Alphonse : "Ne pouvant se corriger de sa timidité, il tentait de lui donner l'apparence de l'autorité".
J'ai réclamé votre post... et n'était pas là pour le lire le jour où il est arrivé... C'est grave docteur ???....
Superbe texte, à nouveau... auquel je suis sensible...
Bon, alors, j'attends déjà le suivant... !!!!
Auriez-vous en ce moment quelque chose contre quelque propriétaire d'Espace version longue, en costume cravate de surcroît ?
@ Nerosia: quoique que placer PATHOGNOMONIQUE 3 fois dans un diner est un exploit... A moins d'être chez des gens particulièrement significatifs !
@ Massane: je n'ai pas les yeux bleus
@ Ophise: c'est techniquement possible. De là à y arriver... Il y a diverses pathologiques obstréticales chez le chat qui peuvent amener à une intervention chirurgicale sans pour autant que les 2 chatons soient réellement jumeaux (au sens chromosomique du terme). La consultation eut été payante, je vous aurais démontré qu'ils ne le sont pas. Plaignez-vous: vous avez économisé une consultation et le mythe familial n'est pas remis en cause !
@Grimms: ravi de de votre fidélité à ce blog !
@cahuette: bien la voiture "ricaine" ! Oui, j'ai bien reçu votre mail. Jolie histoire, un peu anthropomorphique, à l'américaine (décidément) mais joli message !
@Françoise: j'ai bien vu que vous n'étiez pas là le jour du poste. Moi qui me suis dépêché ! Bon, je me mets au suivant !
@jeuche: rien contre la cravate. En revanche, contre Renault...
oui tres ricain, je decouvre beaucoup de choses en vivant chez eux, cela passe du manteau toute saison (anti uv pour l'ete, polaire l'hiver , impermeable etc...) a la poussette tout terrain 3 roues....aux palmes, lunettes de soleil, moufles .....et j'en passe
Il s'en fallut de peu que vous ne m'appelassiez Nécrosia et de votre part ç'eut été particulièrement significatif
Bravo ! par vos yeux on comprend toute la complexité du bonhomme.
Super portrait ! Je reviendrais.
Merci !
Sublime votre site. Puisque j'y suis, moi aussi , je ferme pendant l'été. Bien plus de temps à la rentrée et normalement de quoi remplir quelques billets ! Ne laissez pas vos chiens dans vos voitures 
Chaque mot lu me faisait imaginer le pire, l'angoisse m'étreignait à chaque ligne, qu'allait-il se passer ? Et, miracle, Alleluïa, la chute a été à la hauteur de ce suspens effrayant....L'habit ne fait pas le moine alors ? tant mieux, c'est encourageant
Bravo pour ce récit "haletant" à tous points de vue.
Là, y'a franchement de l'abus, je trouve.... pffffffff ! 25 juin... c'est pour quand, le nouvel article ?... Allez, allez... il doit être fini le bouquin, maintenant ! Vous voulez un coup de main pour relire les épreuves ?... je suis à votre disposition (c'est mon boulot, dans la vraie vie... ne vous gênez pas... et ce serait gratis pro veto... oups... deo !!!!!! )
@ Gemma: merci pour les compliments... et encore désolé pour le diner
@Françoise: ravi d'avoir de vos nouvelles. J'avais annoncé dans un commentaire du 25/07 que je faisais une pause. Je reste toujours flatté de voir que quelques fidèles (!!!) attendent des billets. Il faudra attendre encore quelques semaines. Reprise prévue en Octobre. Vous travaillez dans l'Edition ??? Dites-m'en plus par mail.
Tout aussi ravie.... ! Avez-vous eu mon mail ?...
"Reprise prévue en Octobre" ? Bon... Patientons, en ce cas.
Au plaisir de vous relire, cher Véto.
Ravi d'avoir de vos nouvelles Grimms. Oui, reprise en Octobre, pas avant !
Un mot rapide pour faire signe mais pour signaler que je boude TGVéto! et toc! Na!
On vous a dit octobre !!!
Certes.. mais en attendant, je boude quand même
(J'espère que vous avez passé un bel été et que la rentrée s'est bien passée aussi. Pas trop de toutous déshydratés? de retors reptiles? de chatons égarés? de cacatoès enrhumés?)
Ben alors? On est en OCTOBRE non???
Et même qu'on est le 3............. rha la la... des promesses, toujours des promesses !!!!!
Maintenant il va nous dire que le mois d'octobre comprend 31 jours ! Pffffff !
Bon allez, je repasse le 1er novembre
l'impatience touche à son comble, là!!!!
on est en manque!
Je ne vois qu'une explication : hommes et bêtes sont en pleine forme. Dommage.
A Mirabelle, Laure, Feançoise, Névrosia, Charlie, Orelyly et les autres, je suis très touché de votre impatience. Le dernier texte est en ligne. Merci encore de votre fidélité à ce blog !
merci pour ce topic, mais faut que les mentalites change!
Un blog est un journal personnel en effet mais surtout un lieu dechange et de partage d idees (tout comme je fais actuellement sur le sujet) Bref, Merci pour les tuyaux, cest tres enrichissant.