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Il fait chaud. La clinique est climatisée mais on se rend compte à chaque seconde qu'il fait chaud dehors. A travers la vitre de la porte d'entrée, les gens qui s'affairent sur le parking portent des vêtements amples qui ne les empêchent pas de transpirer. À l'intérieur, l'air, bien que frais, est sec comme tous les airs de climatisation et donne cette permanente sensation de sécheresse et de soif. Climatisation ou pas climatisation, les animaux couchés sur le sol frais dans la salle d'attente halètent, de chaud, de sec ou de peur. Sûrement un peu des trois. La matinée s'achève. Les chirurgies sont faites. Je traverse le couloir en direction d'une salle dite de repos histoire de boire le café que je me suis fait il y a deux bonnes heures. Un café froid. Dans le Sud, on dit "frappé". En traversant ce couloir central, je jette un coup d'oeil réflexe au parking et à ce qui s'y passe. Souvent pas grand chose hormis l'enchaînement régulier des clients. L'observation est furtive tant je maîtrise désormais la traversée dudit couloir. À ce moment précis où je lance un regard quasi-panoramique sur le parking, tel un capitaine sur son navire, je vois Alphonse.

Alphonse est arrivé si vite à sa place que personne n'aurait pu la lui prendre. Il avait dû la repérer de loin, comme si elle lui avait été déjà acquise alors qu'il n'était pas encore dessus. Un court instant, j'ai même cru à un accident tant la masse imposante de son Renault Espace, version longue, se déplaçait avec force. L'engin s'immobilise, miracle. Alphonse n'est pas encore descendu. Le véhicule, déjà onéreux, est couvert d'options de camouflage: peinture métallisée noire, vitres fumées noires. Tout est noir. Presque glacial. Il fait chaud mais le parking vient d'un coup se refroidir. Alphonse ouvre la porte du conducteur d'où l'on distingue des sur-tapis noirs, un cuir noir et un fond gris foncé. Cet équipement façon luxe fait froid dans le dos. Mieux que la climatisation. Décidément Alphonse a les moyens. Pas forcément de goût en matière automobile mais les moyens.

Avec un tel véhicule, on s'attend à voir sortir une bande d'enfants qui viennent de se détacher de leurs sièges ISOFIX; une mère épuisée, côté passager qui s'extirpe du véhicule avec douleur, comme les cinq ou six accouchements qu'elle a déjà vécus pour remplir ledit moyen de transport; et un chef de famille, conquérant, qui feint de surveiller sa progéniture, mais contemplant en fait l'excellence de sa puissance reproductrice. Non, personne ne sort. La porte du conducteur est toujours ouverte. Mais Alphonse reste assis. On distingue sans peine ses souliers vernis, des chaussettes grises à poinçon et un pantalon de costume noir à rayures. Il fait toujours chaud. Puis, interrompant de droit cette pause hors du temps, Alphonse sort quasi-mathématiquement, tel un militaire, sans nuance mais avec une exécution parfaite du geste. Rapide, sans trace, efficace, Alphonse maîtrise la descente, comprendre en langage militaire, le "sortir" d'un Renault Espace trop long, trop noir, trop tout, bref de son char d'assaut.

Arrivé au sol -oserai-je écrire "atterri" ?-, Alphonse scrute rapidement les alentours, comme le ferait un parachutiste tout juste tombé en territoire ennemi. Alphonse se tient droit comme un "i". C'est bien un costume complet qu'il porte. Sa chemise est boutonnée jusqu'en haut et sa cravate de fort bon goût mais tout aussi austère achève de fermer l'armure. Il faut toujours aussi chaud mais Alphonse appartient à cette catégorie de nos concitoyens qui ne transpirent jamais, même sous un costume fermé en plein soleil. Alphonse a les cheveux blancs. Demi-tooooour droite ! Il est assez incroyable de voir comment Alphonse a réussi à systématiser, à décortiquer, à enfermer dans une procédure chaque mouvement qu'il fait, en tout cas chaque mouvement qu'il fait depuis qu'il est arrivé. Il arrive à hauteur de la porte arrière gauche qu'il ouvre sans ménagement. Difficile de voir de là où je suis. Mais il n'y a visiblement rien sur le siège arrière. Les pieds joints, jambes toujours tendues, Alphonse adresse un signe de la tête précis et vif que l'on pourrait traduire par: "vous avez trois secondes pour sortir". Sort un Epagneul Breton, femelle vue la taille, 3-4 ans maximum, assez jolie. A ma grande surprise, la chienne sort en sautant puis stoppe immédiatement, assise, le regard droit semblant dire: "attendons instructions". Le Général Alphonse achève de fermer son véhicule et lance le mouvement en direction de la porte d'entrée de la clinique. La chienne suit, au pas.

Je décide de rester dans mon couloir. J'attends. La porte s'ouvre. Une traître vague de moiteur extérieure tente de rentrer avec les bruits de la rue. Alphonse rentre en premier. La chienne suit et vient s'asseoir aux pieds de son maître qui a fait halte au comptoir d'accueil. Alphonse a le regard fixe, transperçant, dirigé vers l'ASV. Il est là depuis quelques secondes et on a l'impression qu'il reproche déjà une attente trop longue. Mon ASV est terrorisée. Il faut que j'y aille; il va me la casser. Je m'approche. J'ai l'impression d'entendre dans sa tête: "intrus en vue à 2h, distance 10 mètres. Attendons instructions / Passez le moi en direct / Affirmatif. Rotation tête 30° ouest". Le chien n'a toujours pas bougé. Je ne sais plus s'il fait chaud ou s'il fait froid. Alphonse a tourné la tête d'environ 30° et me fait désormais face. Mon ASV respire. Déjà une de sauvée. Je vois bien mieux Alphonse que lorsque je l'observais sur le parking. Alphonse n'est pas gros mais il est gras. Son costume de fort bonne coupe peine à cacher son ventre. Ses cheveux blancs courts et frisés sont moins nombreux qu'auparavant: il y a dû avoir désertion. Mais l'ensemble donne l'illusion d'une chevelure. Son visage est rond et la peau déjà bien détendue. Ses deux petits yeux bleus trahissent une sclère légèrement jaunie caractéristique d'un trouble hépatique persistant. En y regardant de plus près les joues d'Alphonse sont injectées de petits vaisseaux rougeâtres trop visibles. Il n'est pas là pour ça, mais nous pourrions envisager de tester son cholestérol; probablement au plafond. Alphonse n'a toujours pas parlé. La chienne n'a pas bougée. Personne ne parle plus dans las alle d'attente. Les trois clients qui attendent, d'abord prêts à intervenir en considérant à juste titre qu'Alphonse tentait de leur passer devant, se sont finalement calmés, se contenant de fixer Alphonse et son immobilisante stature. A la réflexion, je crois que même les chiens ont arrêté de haleter.

Je me lance, téméraire: "Monsieur, c'est pour quoi ?". J'attends la riposte adverse, peut-être résigné. Dans mon champs de vision, derrière Alphonse, mon ASV semble même contenir ses épaules en rentrant sa tête comme on fait quand on attend quelque chose d'inéluctable. Je suis déjà même prêt à répondre à une phrase du type: "Jeune homme, c'est pour un vaccin réglementaire et plus vite que ça". Un nuage diffus vient de couvrir le soleil. La pièce est plus sombre. Soudain, les petits yeux d'Alphonse s'entre-ouvrent et s'illuminent. Son visage s'arrondit, ce qui soulève un peu ses oreilles. Il prend un grande respiration et répond: "Docteur, c'est pour Estelle. Elle n'a pas mangé ce matin. Ca ne lui arrive jamais. Et en plus nous partons faire un grand voyage ce week-end". Il lache mon regard et se tourne en douceur vers son chien: "Hein, Estelle tu n'as rien mangé ce matin. Dis-lui au vétérinaire que tu n'a rien mangé". Il revient vers moi: "Docteur, vous pouvez faire quelque chose ?". Tout le monde respire. Les chiens de la salle d'attente semblent s'être remis à échanger. Leurs maîtres aussi. Mon austère homme d'affaire, sûrement célibataire endurci, retournerait ciel et terre pour son Estelle. Un grand timide. Un grand seul. Et son chien.