Tenir
Par CHEZLEVETO.COM le vendredi 16 mai 2008, 00:07 - En consultation - Lien permanent
Quand l'espérance devient une compétence...

Qu'il fait sombre dans cette salle d'hospitalisation ! Il faut que j'y mette un éclairage complémentaire. Le chenil n'est pas plein en cette fin de matinée. En bas, dans les grandes cages, récupère un berger allemand femelle qu'on a castrée deux heures plus tôt. A l'étage le plus haut, dans les cages plus petites, surveillent deux chats. L'un en pleine forme, chat européen, mâle, non castré, 6 mois tout au plus, trouvé la veille par une grand-mère du quartier. L'autre, vieux Chartreux mâle de 14 ans, bien mieux depuis 2 jours, sous perfusion, afin de compenser une crise de calculs urinaires conséquente mais résolue. Ni les uns ni les autres ne font de bruit, ce qui, avec la faible lumière, contribue à rendre la pièce presque reposante. Le Chartreux est silencieux, comme profitant du soulagement que lui procure sa sonde urinaire qui le libère des calculs. L'européen trouvé ronronne légèrement en se frottant aux barreaux de sa cage, comme pour appeler au contact. Et le Berger Allemand respire profondément. Ce n'est pas le Boxer situé dans une cage de la rangée intermédiaire qui pourrait perturber ce calme. Orion est un chiot Boxer de presque 3 mois, un tout jeune animal donc. Il est chez nous depuis 2 semaines maintenant. 2 semaines, c'est terriblement long, trop long. Marie et sa famille ont acheté Orion dans l'animalerie du coin. Tendre, tentant, le chiot Boxer derrière sa vitre en Plexiglass, empêtré dans les copeaux de bois éparpillés en guise de litière. Seul dans sa vitrine avec pour unique compagnon la carte vert fluo scotchée à ladite paroi et qui, outre la confirmation de sa race, Boxer, annonce son prix. A peine rentrés à la maison avec ledit animal et son lot d'options (coussin, croquettes, shampoing, jouet en plastique), Marie et sa famille ont bien entendu qu'Orion toussait. Mais quelle énergie !
La toux n'a fait qu'empirer si bien qu'au bout de quatre jours, Marie s'est résolue à nous amener Orion. Pâle, apathique, avec une température corporelle qui faisait des aller-retours entre 36 et 40°C, Orion n'était pas beau à voir. Déjà maigre à la sortie de l'animalerie, il avait perdu du poids ne mangeant rien depuis son arrivée chez ses propriétaires. Orion, quoique de constitution robuste, a été livré avec une toux de chenil qui se complique déjà en pneumonie bactérienne. J'ai hospitlisé Orion le jour même. Et si les antibiotiques permettent de contrôler l'infection, l'atteinte de l'appareil respiratoire est profonde. Pendant son hospitalisation, les examens complémentaires et particulièrement les radiographies ont confirmé des lésions peut-être irréversibles. Orion respire avec un pourcentage de poumon viable à peine croyable. L'alimentation assistée, dite par voie naso-gastrique ne permet pas de donner à Orion l'énergie suffisante. Les perfusion d'antibiotiques et d'anti-inflammatoires ne lui permettent pas de prendre le dessus. Le virus et les multiples bactéries qui ont profité de l'infection virale sont plus forts. En fait, Orion meurt lentement.
Depuis deux semaine que je les côtoie, j'ai appris à connaître Marie et sa famille. Marie est petite, les cheveux blonds, courts, la quarantaine, la peau usée par le soleil, comme souvent chez nous. Marie est un paradoxe: elle est dynamique et de nombreuses fois, en venant rendre visite à Orion, elle a su donner quelque énergie dans la clinique; Marie est une femme qui se bat. Pourtant, les traits de son visage sont tirés comme fatigués, pas forcément fatigués de se battre, tout simplement fatigués d'être. Après quelques jours d'hospitalisation, quand, à notre grande surprise, l'état d'Orion, quoique que grave, se stabilisait dans sa gravité, nous avons presque pris un rythme quotidien de visite, à la demande de Marie. C'est au cours de ses visites que j'ai appris que la fille de Marie souffre d'une grave insuffisance rénale et qu'elle est en attente d'une greffe. Difficile compassion, plus ou moins inconsciemment associée à la certitude de ne rien pouvoir faire de plus pour Orion. A chaque visite, Marie m'écoute. Je lui explique comment les choses évoluent, ce que je fais, pourquoi je le fais. Elle m'écoute encore, attendant que j'indique une amélioration. Mais rien. Et puis Marie passe dix bonnes minutes avec Orion, seule. Il y a huits jours, profitant d'une récente dialyse, Marie m'a présenté sa fille. Forcément mieux plus la dialyse précédente est proche. La fille de Marie est fine, trop fine, maigre, fatiguée mais terriblement volontaire. Je n'ai pas revu sa fille depuis. Mais depuis huit jours, je demande quotidiennement des nouvelles à Marie. Elle me donne des nouvelle de sa fille. Je lui donne des nouvelles d'Orion. Et pour les deux cas, il n'y a qu'à attendre. Une attente insoutenable.
Aujourd'hui, dans cette salle d'hospitalisation si calme et trop sombre, n'ayant toujours aucun paramètre ou signe clinique montrant une évolution favorable, je me dis que nous avons tout tenté. Je me dis aussi qu'il est peut-être temps que Marie donne l'intégralité de son énergie et de son temps pour sa fille. Orion ne mange toujours rien. Tous les traitements passent. Epuisent-ils plus Orion qu'ils ne le sauvent ? L'auscultation pulmonaire est un cauchemar. Lors de sa prochaine visite, il va falloir faire comprendre à Marie que nous n'y arriverons peut-être pas. Je termine ma visite des animaux hospitalisés et retourne en salle de consultation faire un vaccin à un chien qui a rendez-vous. C'est décidé: après le vaccin, je parlerai à Marie.
En ouvrant la porte de la salle de consultation pour raccompagner la propriétaire du chien à vacciner, j'ai le temps d'apercevoir Marie qui est arrivée entre temps. Comme tous les jours, elle m'attend auprès de son chien. Je salue ma cliente et son chien nouvellement vacciné puis retourne d'un pas décidé vers le chenil. Je ne change pas d'avis. Je ne fais que devancer de quelques jours. Je le sais. En marchant, je revois le visage de la fille de Marie, le visage de Marie, cette saleté de liste d'attente de greffe. Ce n'est pas bon: je suis en train de mettre de l'émotion dans ce cas. Ce n'est pas professionnel et ça va forcément contre l'intérêt du patient. Impassible, je dois être impassible. Mais je n'y parviens pas. Mais pourquoi a-t-il fallu qu'ils achètent un chiot boxer à demi-mort ? Avaient-ils besoin d'un épisode si douloureux en plus de celui qu'ils vivent au quotidien avec leur fille ? Et pourquoi faut-il que nous tombions sur un cocktail de bactéries particulièrement agressives, sur un individu peut-être finalement plus faible que la normale ? L'injustice est intolérable. Mais quand on la voit agir, elle est écoeurante.
Je rentre dans le chenil. Marie a la tête et les bras enfoncés dans la cage. Je sais qu'elle lui parle. Comme tous les jours elle a posé son sac à main à ses pieds. Mais pour la première fois, un sac en plastique de grande surface en sort. Elle m'a entendu. Elle commence à sortir la tête de la cage. Je commence à préparer mon annonce. Quand elle tourne la tête et me voit enfin, son visage est clair. Même la pièce en semblerait plus claire. Je n'y vois pas les traits tirés. Est-ce l'éclairage ? "Docteur", me dit-elle. "Docteur ! Il mange !". Comment ça il mange ? Ca fait 15 jours qu'il mange par sonde. Et son repas n'est pas en ce moment. Elle poursuit: "je me suis permise de lui apporter du steack haché"; et je distingue enfin dans sa main qui sort aussi de la cage un vrai morceau de steack haché de boucher, fraichement hâché, qui devait être dans le sac en plastique. A même sa main, Marie a proposé ledit morceau de viande, parce que c'est le mieux mais aussi la seule chose qu'elle pouvait faire. Elle ne peut pas accélérer la liste d'attente des greffes mais elle peut apporter du boeuf à son chiot qui s'étouffe dans une grave pneumonie. Je m'approche. Orion mange. Il n'est pas mieux qu'il y a quinze minutes. Mais il mange. Et un animal qui mange est un animal qui s'en sort. Rien dire. Ne surtout rien dire. Evidemment ne pas parler de pronostic sombre. Ne pas laisser espérer une guérison non plus. Laisser l'instant. C'est son instant. Sa victoire à Marie. Elle me regarde. Son oeil est sec, comme s'il avait déjà donné toutes les larmes d'une vie entière pour sa fille. Pas moi.
Marie a continué à revenir tous les jours avec un steack haché. Nous avons pu enlever la sonde naso-gastrique. Et Orion a pris des forces lui permettant de supporter le traitement. Une semaine plus tard, Marie et sa fille sont reparties avec Orion et un long traitement. Quelques mois plus tard, il avait refait son retard de croissance. La greffe, elle, était toujours en attente.
Commentaires
Très beau post. Je vous préfère en véto.
Pfoulala, que d'émotion.. C'est un très beau texte tgvéto! Et puis j'aime bien les histoires qui finissent bien (enfin pour le toutou en tous cas.. croisons les doigts pour la fille de Marie!) ça donne envie de croire en la vie, de se convaincre que la nature peut aussi faire bien les choses.
Merci pour ce joli moment!
PS: Ca valait le coup de vous attendre
Bon, je vous pardonne le long silence... bien beau texte très émouvant...
Il est arrivé la même chose à l'un de mes amis avec un bébé Saint-Bernard acheté en animalerie... malgré de nombreuses mises en garde de ma part... et la fin n'a pas été aussi heureuse...
Comme Mirabelle, j'aime les happy end, même si là... je croise les doigts et les pattes de mes chiennes pour que tout aille bien aussi pour la fille de Marie...
Un grand bravo : vous n'êtes pas mal, en véto !!!
je l'attendais ce nouveau post !!
dans la même veine (mais je ne saurais pas l'écrire aussi bien), c'est un chaton à coryza que j'ai géré pendant 15 jours (au point de faire acheter à mes patrons un inhalateur), entre gavage à la seringue et séance d'aérosol... le 15ème jour, alors qu'on commençait à parler de tout arrêter pour des raisons financières + pronostiques, Max a décidé de se remettre à manger seul! Je l'ai revu hier, c'est devenu un beau matou... Et les propriétaires sont très attachants!
@ Névrosia : Minuit ? vous devriez être couchée à cette heure là !
@ Mirabelle: me voilà rassuré ! J'ai cru que vous partiez !
@ Françoise: merci !
@ Loriane: Flatté par l'attente (je le promets: je n'ai pas fait durer l'attente par plaisir). Effectivement très similaire ce coryza. Quant à l'aérosol, c'est toujours un bon investissement !
C'est un fort beau texte, cher véto, un fort beau texte que vous nous avez offert là, très pudique et aussi attachant que doit l'être Orion.
Mes pensées vont à Marie et à sa fille. Quel courage ont ces femmes!
Espoir, courage, dignité, compétence, humanisme, quelques-unes des images que vous véhiculez, vous et Marie.
Avec en plus cette écriture qui nous porte au coeur même de la situation, osant laisser aller l'émotion que vous-même deviez retenir.
Fascinant ce métier, n'est-il pas?
c'est bon vous avez gagne....j'ai plus d'appetit , je pleure.....
pfffffffff
tout simplement magnifique. Merci.
Cher TGVETO que diable allez vous faire dans cette galère de TGV !
Les diagnostics vous vont si bien !
@ Grimms: merci !
@Massane: fascinant, en 2eme lecture !
@cahuette: mais non, ce sont les oignons !
@Shadow: non, c'est trop !
@Jeuche: je me le demande !
vous oubliez cher ami, que je lis votre blog au petit deg...alors des oignons....je veux bien etre au pys de la mal bouffe mais qd meme.....;)
dej pas deg...revelateur....
Vous voyez dans quel état de dépendance vous mettez vos lecteurs, je ne dormais plus depuis plusieurs jours pour ne pas rater cet opus.
J'adore!! Effectivement ces petits moments sont rares mais il m'est déja arrivé de condamner un animal qui décide tout à coup de s'en sortir... Même si on s'est un peu planté, c'est tellement chouette que ce n'est que des bons moments à partager avec les propriétaires. Par la suite, c'est un chien que l'on reçoit en consultation vaccinale et c'est toujours un moment un peu spécial. C'est le genre d'animal pour lequel on n'a plus besoin de chercher le nom sur la fiche, il fait un peu partie de la clinique...
je découvre avec émotion "l'autre côté"
je suis à la tête d'une très grande famille (maman de trois enfants et quelques 250 animaux de toutes sortes)
mes pensées vont bien sur à cette maman et sa fille
et à vous (quand je dit vous, je pense aussi à mon véto)
je le vois un peu plus souvent en ce moment, c'est jamais très bon...........
ma vieille ponette a une leucémie, mais c'est une battante
et tant que le moral est là, il faut garder espoir
un véto, c'est comme un docteur de famille
je l'ai "choisit" pour ses compétences mais aussi parce qu'il a un cœur
ravie de voir qu'il n'est pas tout seul
ma hantise : c'est qu'il prenne sa retraite (bien méritée) un jour, mais bon ça va, il est encore jeune !!!!
bonne continuation
cathy
Cela ferait-il trop cliché de dire que "tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir" ?
Espérons donc que ce retournement de situation soit de bonne augure pour la fille de Marie.
Et chapeau bas au véto qui a tenu sa langue suffisamment longtemps... comme quoi, rien ne sert de tomber dans la sinistrose (qui envahit notre société au quotidien, mais c'est un autre débat
) .
Bonjour ,
Moi aussi, j'ai été confronté à cette situation.
En 1999, j'ai acheté un Rottweiller femelle dans une animalerie. Elle ne s'amusait pas, ne mangeait guère et avait sans arrêt la diarrhée. Une semaine après l'achat, je l'ai emmener chez un véto de garde (c'était un dimanche) qui l'a immédiatement mis sous perfusion car la chienne était extrêmement déshydratée. Il l'a gardé qq jours et m'a avoué qu'il était en conflit avec cette fameuse animalerie car il n'arrêtait pas de soigner des animaux malades venant de là-bas. J'ai pu me faire rembourser les frais par l'animalerie qui a simplement déclaré que la chienne était tombée malafde du fait du changement de lieux....Mais bien sûr !! J'aurais attendu 1 jour de plus et je pouvais dire adieu à ma Dolly.
Donc, je m'interroge, cherdansletgv : si tout le monde sait que les animaleries ne respectent pas toujours les animaux, pourquoi continuer cette vente ?
D'après mon véto, la chienne de 3 semaines a dû être avoir des piqûres, certes, mais pour un chien de 2 mois !! On ne peut rien faire ??
PS J'ai du mal à comprendre votre phrase "Quelques mois plus tard, il avait refait son retard de croissance. "
S'en est-il sorti au final ?
@Youkols: ravi d'avoir de vous nouvelles ! Non, toutes les animaleries ne sont pas comme ça. C'est malheureusement comme partout, il y a des bons et des moins bons. Concernant le "retard de croissance", il s'agit du retard accumulé par Orion pendant que la maladie le tenait. Quand il a été guéri, il était significativement plus petit qu'un Boxer du même âge. Il a "refait son retard" veut donc dire qu'une fois rétabli, son corps a su se développer. Aujourd'hui, difficile de croire que ce pétillant Boxer a été proche de la mort.
Bah voilà... il recommence encore... plus de 3 semaines se sont écoulées et nous sommes tjrs pendus à nos écrans... C'est qu'il est fort le bougre pour nous faire patienter ! (en plus de TGVéto il aurait pu faire "pubeux" tiens!) Heureusement qu'on sait que ça vaut toujours le coup. Allez TGVéto.. un petit signe pour vos lecteurs!
Vraiment navré !
Les idées sont là mais le temps manque. Je m'organise pour en dégager plus car j'ai bien envie d'écrire plus !!! Teasing: l'héroïne du prochain texte s'appelle Estelle; c'est un Epagneul Breton. Tout un programme !
Là, on a dépassé le mois sans un petit article... ça frise le scandale !!! Allez... vous n'allez pas nous laisser nous éparpiller pour les vacances d'été (de certains... moi, j'attends de pied ferme !!!!) sans, au "pire", nous rassurer, et au mieux, nous donner quelques lignes à savourer....... Allez... un peu de pitié, bon di...... euh... docteur, je voulais dire ! lolll
C'est officiel... je fais grève !
@ Françoise, Mirabelle: je ne peux être que flatté d'autant d'impatience et croyez bien que le délais est bien involontaire ! Mais j'ai enfin trouvé 30 min dans le TGV (on ne se refait pas), pour vous brosser le portrait d'Estelle (teasing suite). Normalement en ligne ce soir.