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Qu'il fait sombre dans cette salle d'hospitalisation ! Il faut que j'y mette un éclairage complémentaire. Le chenil n'est pas plein en cette fin de matinée. En bas, dans les grandes cages, récupère un berger allemand femelle qu'on a castrée deux heures plus tôt. A l'étage le plus haut, dans les cages plus petites, surveillent deux chats. L'un en pleine forme, chat européen, mâle, non castré, 6 mois tout au plus, trouvé la veille par une grand-mère du quartier. L'autre, vieux Chartreux mâle de 14 ans, bien mieux depuis 2 jours, sous perfusion, afin de compenser une crise de calculs urinaires conséquente mais résolue. Ni les uns ni les autres ne font de bruit, ce qui, avec la faible lumière, contribue à rendre la pièce presque reposante. Le Chartreux est silencieux, comme profitant du soulagement que lui procure sa sonde urinaire qui le libère des calculs. L'européen trouvé ronronne légèrement en se frottant aux barreaux de sa cage, comme pour appeler au contact. Et le Berger Allemand respire profondément. Ce n'est pas le Boxer situé dans une cage de la rangée intermédiaire qui pourrait perturber ce calme. Orion est un chiot Boxer de presque 3 mois, un tout jeune animal donc. Il est chez nous depuis 2 semaines maintenant. 2 semaines, c'est terriblement long, trop long. Marie et sa famille ont acheté Orion dans l'animalerie du coin. Tendre, tentant, le chiot Boxer derrière sa vitre en Plexiglass, empêtré dans les copeaux de bois éparpillés en guise de litière. Seul dans sa vitrine avec pour unique compagnon la carte vert fluo scotchée à ladite paroi et qui, outre la confirmation de sa race, Boxer, annonce son prix. A peine rentrés à la maison avec ledit animal et son lot d'options (coussin, croquettes, shampoing, jouet en plastique), Marie et sa famille ont bien entendu qu'Orion toussait. Mais quelle énergie !

La toux n'a fait qu'empirer si bien qu'au bout de quatre jours, Marie s'est résolue à nous amener Orion. Pâle, apathique, avec une température corporelle qui faisait des aller-retours entre 36 et 40°C, Orion n'était pas beau à voir. Déjà maigre à la sortie de l'animalerie, il avait perdu du poids ne mangeant rien depuis son arrivée chez ses propriétaires. Orion, quoique de constitution robuste, a été livré avec une toux de chenil qui se complique déjà en pneumonie bactérienne. J'ai hospitlisé Orion le jour même. Et si les antibiotiques permettent de contrôler l'infection, l'atteinte de l'appareil respiratoire est profonde. Pendant son hospitalisation, les examens complémentaires et particulièrement les radiographies ont confirmé des lésions peut-être irréversibles. Orion respire avec un pourcentage de poumon viable à peine croyable. L'alimentation assistée, dite par voie naso-gastrique ne permet pas de donner à Orion l'énergie suffisante. Les perfusion d'antibiotiques et d'anti-inflammatoires ne lui permettent pas de prendre le dessus. Le virus et les multiples bactéries qui ont profité de l'infection virale sont plus forts. En fait, Orion meurt lentement.

Depuis deux semaine que je les côtoie, j'ai appris à connaître Marie et sa famille. Marie est petite, les cheveux blonds, courts, la quarantaine, la peau usée par le soleil, comme souvent chez nous. Marie est un paradoxe: elle est dynamique et de nombreuses fois, en venant rendre visite à Orion, elle a su donner quelque énergie dans la clinique; Marie est une femme qui se bat. Pourtant, les traits de son visage sont tirés comme fatigués, pas forcément fatigués de se battre, tout simplement fatigués d'être. Après quelques jours d'hospitalisation, quand, à notre grande surprise, l'état d'Orion, quoique que grave, se stabilisait dans sa gravité, nous avons presque pris un rythme quotidien de visite, à la demande de Marie. C'est au cours de ses visites que j'ai appris que la fille de Marie souffre d'une grave insuffisance rénale et qu'elle est en attente d'une greffe. Difficile compassion, plus ou moins inconsciemment associée à la certitude de ne rien pouvoir faire de plus pour Orion. A chaque visite, Marie m'écoute. Je lui explique comment les choses évoluent, ce que je fais, pourquoi je le fais. Elle m'écoute encore, attendant que j'indique une amélioration. Mais rien. Et puis Marie passe dix bonnes minutes avec Orion, seule. Il y a huits jours, profitant d'une récente dialyse, Marie m'a présenté sa fille. Forcément mieux plus la dialyse précédente est proche. La fille de Marie est fine, trop fine, maigre, fatiguée mais terriblement volontaire. Je n'ai pas revu sa fille depuis. Mais depuis huit jours, je demande quotidiennement des nouvelles à Marie. Elle me donne des nouvelle de sa fille. Je lui donne des nouvelles d'Orion. Et pour les deux cas, il n'y a qu'à attendre. Une attente insoutenable.

Aujourd'hui, dans cette salle d'hospitalisation si calme et trop sombre, n'ayant toujours aucun paramètre ou signe clinique montrant une évolution favorable, je me dis que nous avons tout tenté. Je me dis aussi qu'il est peut-être temps que Marie donne l'intégralité de son énergie et de son temps pour sa fille. Orion ne mange toujours rien. Tous les traitements passent. Epuisent-ils plus Orion qu'ils ne le sauvent ? L'auscultation pulmonaire est un cauchemar. Lors de sa prochaine visite, il va falloir faire comprendre à Marie que nous n'y arriverons peut-être pas. Je termine ma visite des animaux hospitalisés et retourne en salle de consultation faire un vaccin à un chien qui a rendez-vous. C'est décidé: après le vaccin, je parlerai à Marie.

En ouvrant la porte de la salle de consultation pour raccompagner la propriétaire du chien à vacciner, j'ai le temps d'apercevoir Marie qui est arrivée entre temps. Comme tous les jours, elle m'attend auprès de son chien. Je salue ma cliente et son chien nouvellement vacciné puis retourne d'un pas décidé vers le chenil. Je ne change pas d'avis. Je ne fais que devancer de quelques jours. Je le sais. En marchant, je revois le visage de la fille de Marie, le visage de Marie, cette saleté de liste d'attente de greffe. Ce n'est pas bon: je suis en train de mettre de l'émotion dans ce cas. Ce n'est pas professionnel et ça va forcément contre l'intérêt du patient. Impassible, je dois être impassible. Mais je n'y parviens pas. Mais pourquoi a-t-il fallu qu'ils achètent un chiot boxer à demi-mort ? Avaient-ils besoin d'un épisode si douloureux en plus de celui qu'ils vivent au quotidien avec leur fille ? Et pourquoi faut-il que nous tombions sur un cocktail de bactéries particulièrement agressives, sur un individu peut-être finalement plus faible que la normale ? L'injustice est intolérable. Mais quand on la voit agir, elle est écoeurante.

Je rentre dans le chenil. Marie a la tête et les bras enfoncés dans la cage. Je sais qu'elle lui parle. Comme tous les jours elle a posé son sac à main à ses pieds. Mais pour la première fois, un sac en plastique de grande surface en sort. Elle m'a entendu. Elle commence à sortir la tête de la cage. Je commence à préparer mon annonce. Quand elle tourne la tête et me voit enfin, son visage est clair. Même la pièce en semblerait plus claire. Je n'y vois pas les traits tirés. Est-ce l'éclairage ? "Docteur", me dit-elle. "Docteur ! Il mange !". Comment ça il mange ? Ca fait 15 jours qu'il mange par sonde. Et son repas n'est pas en ce moment. Elle poursuit: "je me suis permise de lui apporter du steack haché"; et je distingue enfin dans sa main qui sort aussi de la cage un vrai morceau de steack haché de boucher, fraichement hâché, qui devait être dans le sac en plastique. A même sa main, Marie a proposé ledit morceau de viande, parce que c'est le mieux mais aussi la seule chose qu'elle pouvait faire. Elle ne peut pas accélérer la liste d'attente des greffes mais elle peut apporter du boeuf à son chiot qui s'étouffe dans une grave pneumonie. Je m'approche. Orion mange. Il n'est pas mieux qu'il y a quinze minutes. Mais il mange. Et un animal qui mange est un animal qui s'en sort. Rien dire. Ne surtout rien dire. Evidemment ne pas parler de pronostic sombre. Ne pas laisser espérer une guérison non plus. Laisser l'instant. C'est son instant. Sa victoire à Marie. Elle me regarde. Son oeil est sec, comme s'il avait déjà donné toutes les larmes d'une vie entière pour sa fille. Pas moi.

Marie a continué à revenir tous les jours avec un steack haché. Nous avons pu enlever la sonde naso-gastrique. Et Orion a pris des forces lui permettant de supporter le traitement. Une semaine plus tard, Marie et sa fille sont reparties avec Orion et un long traitement. Quelques mois plus tard, il avait refait son retard de croissance. La greffe, elle, était toujours en attente.