Toi-même
Par CHEZLEVETO.COM le vendredi 18 avril 2008, 19:53 - En consultation - Lien permanent

Sultan et Jacinthe entrent dans la salle de consultation. En analysant précisément la scène, c'est plutôt Sultan qui entre dans la salle. Jacinthe suit, accrochée. Assez paradoxalement, c'est elle qui a décidé de montrer Sultan au vétérinaire. Pourtant c'est Sultan qui initie le mouvement, une fois arrivé à la clinique. Sultan est un doberman trop court, trop jeune. Jacinthe aussi voudrait être trop mais elle n'est pas assez. Trop belle, mais c'est raté. Trop grande mais elle est petite. Trop mince mais ses habits de très bonne coupe peinent à cacher une couverture homogène d'adipocytes. Sultan est vif, fougueux. Il aime tout. Il aime aimer. Il aime bouger. Oui, Sultan, c'est le chien fidèle. Le chien-chien fidèle. Sultan a ce regard ahuri que parviennent à avoir certains de nos concitoyens. Vif, voire injecté de sang, mais terriblement vide, comme si chaque seconde à venir était encore plus désirée que la précédente, mais comme si surtout il ne parvenait à jouir d'aucune d'entre elles. Sultan entre dans la salle, tendu comme un arc. Il attend la seconde d'après.
Arrivée à une vitesse qu'elle n'avait pas forcément prévue, Jacinthe, qui ralentit maintenant que Sultan se tend à l'arrêt, reprend ses -son- esprits. L'immobilisme du carnivore persistant, Jacinthe, ô comble de l'insolence, tente même, sans demander la permission à Sultan, de s'asseoir. Elle pose ses lunettes de marque, son foulard de marque, ses gants de marque et son sac à main de marque sur mon bureau et ne parvient pas à rendre discret un long soupir d'épuisement et de soulagement peut-être. Elle est arrivée. Sultan, tel un radar de tour de contrôle, fait des mouvements circulaires avec sa tête, le reste du corps toujours aussi tendu. Je n'ai encore rien dit. Jacinthe non plus. Seul le rythme rapide et marqué du halètement de Sultan remplit la salle. Quoiqu'immobiles tous les deux, voire calmes, ils maintiennent la laisse terriblement tendue. Comme Sultan. Je me lance: "_Que se passe-t-il ?" "_C'est Sultan", me répond-elle. Encore heureux. J'amorce un sourire. Sultan le remarque immédiatement et bloque pour la première fois depuis qu'il est rentré son regard dans une direction, la mienne. Je poursuis: "Et ?". Elle renvoie: "Sultan souffre d'une douloureuse colopathie fonctionnelle". Ca y est. Encore une qui sait tout. Je les adore. Encore plus après le déjeuner. Taquin, je renvoie: "Une colopa-quoi ?". Jacinthe, toute de marque vêtue ne comprend pas et commence à croire que je n'y connais rien. Andouille. _"Mais enfin Docteur, une colopathie fonctionnelle !". Je relance: "Et que voulez-vous exactement ?". _"Mais enfin Docteur, vous ne connaissez pas le traitement des colopathies fonctionnelles ?". Difficile quoique très tentant de répondre à Jacinthe que cette expression veut à la fois dire tout et n'importe quoi, particulièrement en médecine humaine, et qu'il peut arriver à certains de l'employer pour occuper le maigre intellect de quelques patientes trop de marque vêtues. Mais je ne peux pas. Jacinthe comprendrait malgré tout que je parle d'elle et que je commence à comprendre non seulement son problème mais aussi celui de son adorable chien.
Je la laisse continuer. La meilleure façon d'aborder un abcès est de le laisser se vider. Elle coule encore: "_Vous savez Docteur, il y a ses médicaments homéopathiques. Je suis sûre que vous traitez les colopathies fonctionnelles avec des médicaments homéopathiques, non ?". C'est assez agréable d'avoir une cliente qui apporte en plus de son chien, le diagnostic et le traitement. Passé de taquin à agacé, je renvoie, sans ménagement: "Je ne prescris pas d'homéopathie". _"Comment, intervient-elle, mais, mais comment faites-vous alors ?" "Mais, je soigne, Madame, je soigne. D'ailleurs, regardons Sultan". A la prononciation de son nom, Sultan, qui ne m'a toujours pas quitté du regard se tend un peu plus. Et quand je commence à me lever, je distingue très clairement ses crotaphytes qui gonflent. L'examen est musclé. Avec l'aide de mon ASV, je parviens néanmoins à palper l'abdomen de Sultan. Aucun signe clinique. Et la vivacité de Sultan le confirme: il va très bien. Pas plus de colopathie fonctionnelle qu'autre chose. En revanche, hyperattaché, en syndrome de privation ou tout simplement sociopathe, Sultan est dangeureux car il pourrait passer à l'acte très vite. Pour affiner, il faudrait parler plus avec Jacinthe mais Jacinthe n'est pas prête à entendre qu'elle ne maîtrise pas son chien et qu'elle est probablement entrain d'en faire un monstre, entre ses accessoires de marque; monstre dont finalement elle pourrait être la prochaine victime. Non, Jacinthe est venue chercher un médicament homéopathique pour une colopathie fonctionnelle. Que faire ? Laisser partir Jacinthe sans la prévenir qu'elle vit avec la réincarnation canine de Landru serait criminel et déontologiquement illégal. Tout lui avouer ? Cela va conduire à une joute verbale dont le plus grand risque sera qu'elle fasse diminuer la tension que Jacinthe met dans sa main pour tenir la laisse, donnant l'impression audit doberman qu'il a carte blanche. Professionnel jusqu'au bout, je lache: "Avant de s'occuper d'une colopathie fonctionnelle qui est loin d'être avérée et de dépenser des fortunes dans des traitements dont on n'a pas encore vu une étude sérieuse sur d'éventuels effets, il serait temps de considérer Sultan comme un danger potentiel. Pour les autres et d'abord pour vous". Et me voilà à lister tous les indices que j'ai pu glaner depuis qu'ils sont entrés, indices caractéristiques d'une très forte tension chez ce chien, d'une incapacité totale de sa maîtresse à le maîtriser et annonciateurs d'une pathologie comportementale, bien réelle celle-là. La réaction ne se fait pas attendre; retrouvant de la vigueur, Jacinthe se tend elle aussi. Elle monte son buste bedonnant tout en reprenant ses accessoires de mode et lance: _"Oh, mais oh, mais oh, vous n'êtes pas compétent! Je ne viendrai plus chez vous !". Intérieurement, je me dis: "Vous ne pouviez pas me faire plus plaisir". Elle saisit fermement, pour une fois, la laisse de Sultan, ce qui a l'avantage immédiat de perturber l'animal. Pour la première fois depuis vingt minutes, il vient d'arrêter de me fixer. Elle continue: _"Me dire à moi, que mon chien a une pathologie comportementale ! Mais mon chien, moi Monsieur, il m'obéit !" Si j'étais Hulk, c'est à ce moment là que mes yeux deviendraient verts et que je doublerais de volume, y laissant une chemise et un jean. Je ne suis que vétérinaire. Ca suffira. Il vous obéit votre chien, Madame ? Je vais vous prouver que non.
Jacinthe et Sultan sont debout. Ils se rapprochent de la porte d'entrée pendant que Jacinthe vocifère. Volontairement, je fixe ledit quadrupède, ce qui n'est pas la chose la plus conseillée. Je fixe encore. Je le regarde un peu au dessus des yeux, ce que son canin cortex va interpréter comme une violente défiance. Tout en fixant, je double le couple et saisis la poignée de la porte d'entrée, de sortie en l'occurrence. Si j'ouvre très vite la porte, si je lance un ordre glacial en continuant de fixer Sultan, et si, comme je l'ai annoncé, Jacinthe a perdu le contrôle de son chien, le spectacle devrait être à la hauteur. J'y vais. J'ouvre ladite porte comme pour générer un élan et hurle: "Et bien je ne vous retiens pas !". Comme convenu, agressif, mais libéré, Sultan se jette dans l'ouverture pour quitter la pièce avec une force que plusieurs fiers gaillards n'auraient pas arrêtée. Dans sa tension toute empreinte de prise de position, Jacinthe a serré depuis plusieurs minutes sa main sur la laisse, si bien que Sultan embarque sa maîtresse dans son mouvement. Le choc est rude. Jacinthe est véritablement projetée hors de la clinique. Pendant un quart de seconde, je regrette. Puis je repense à la colopathie, à l'homéopathie, au sac à main de marque et plus que tout au danger que représente cet animal. Il fallait un choc rude. La porte se referme lentement. Et j'entends toujours les hurlements de Jacinthe qui diminuent plus elle s'éloigne dans la rue, toujours emportée par son adorable chien qu'elle ne maîtrise donc pas.
Commentaires
Il n'y a pas d'obligation de signalement ??? Comme pour les enfants en danger... ??? Parce que cela semblerait malin là comme ça...
Mon Dieu, et la maitresse qui refuse de voir quoique ce soit en dépit de tout....
Edifiante, cette histoire .... Aura-t-elle compris, avec son esprit de marque, que le pire était à venir pour elle .... et les autres?
Quant à la composition du récit, toujours autant maîtrisée ... C'est ce qui rend la lecture haletante, comme la respiration du sultan!!
Eduquer les maîtres... vaste programme ! Peut-être la sortie fulgurante du cabinet l'aura-t-elle.... "marquée" ?.... C'est vrai que l'on pourrait penser qu'un signalement ne serait pas inutile.
En tout cas, le récit est bien imagé : je m'y croyais (bouillonnement intérieur y compris) !!!!
Ouh. Voilà un récit qui fait presque froid dans le dos. Et j'avoue avoir eu un petit soupir de soulagement en la "voyant" sortir de votre cabinet.
Félicitations pour le récit on s'y croirait.
J'ai même peut-être retenu mon souffle quand vous avez fait votre petite expérience à la fin.
Mon impression finale : il n'y a pas que le chien qui devrait être suivi par un pro, la maitresse aurait bien besoin d'un doc elle aussi!
Voilà qui est intéressant... Je serai particulièrement attentive aux différentes pathologies comportementales qui vous décrirez ici.
@Ophise: non, pas d'obligation de signalement. Et pourtant, il y aurait de quoi faire.
@Grimms: c'est même pire: Jacinthe n'existe qu'à travers de son chien !
@Massane: tant que le texte ne mord pas, comme Sultan !
@Francoise: excellent, le "marquée"
@Mirabelle: c'est tout le problème: nous n'avons ni psycho- ni socio- au programme dans les Ecoles Vétérinaires
@Nerosia: et ça ne fait que commencer !
tient ma belle mere ne m'a pas dit qu'elle allait chez le veto ??
Oui, mais là, qu'est-ce qu'on obtient, au final, sinon une propriétaire en déni, un chien dangereux dans la nature, et sans doute un petite satisfaction personnelle d'avoir pu se défouler un peu et prouver de façon éclatante son subtil sens de l'observation ?
N y a-t-il pas moyen d'opérer autrement pour attirer l'attention du propriétaire, aussi pénible soit-il, sur les problèmes, dangers encourus, et l'amener à consulter chez un confrère spécialiste ?
(dernière année ENV)
@Cahuette: elle aurait dû dire qu'elle venait de votre part. Je lui aurais fait un prix.
@Pika: tout juste. Mais ce n'était pas le motif de consultation. Tu verras, poulot(e), que convaincre le propriétaire qu'il y a un problème comportemental n'est déjà pas simple quand lui-même vient pour cela. Alors quand il vient pour autre chose, qu'il est odieux et que la salle d'attente est pleine, tu ne perds plus de temps.
Merci à vous, de me rappeler que malgré tout ce que je peux pester contre ma "canine de rurale" (i.e. matériel euh, simple, examens complémentaires encore plus simples, consultations rapides concentrées en début ou fin d'après-midi entre deux vaches), au moins j'y croise relativement peu de Jacinthes, et de manière générale peu de gens "névrosés" dans leurs rapports avec leur chien/chat.
Parce que le "si mon chat meurt, je vous tue" (entendu en "vraie canine" de ville), très peu pour moi...
Le gentil véto s'est-il fait croquer par un vilain toutou enragé? a-t-il été avalé tout rond par un boa dépressif et boulimique? s'est-il terré dans un trou de souris? ou bien est-il parti en vacances pour méditer, tel le chat, sur la condition humaine?... Mystère... mais en tous cas, il manque le tgvéto après presque un mois d'absence.
Il recommence !
Et que je vous sers quelques posts trop biens pour vous mettre en appétit et lorsque vous êtes accrocs (tadaaaaaa), je disparais !
Je proteste avec mon amie Véhémence.
Je ne suis pas Véhémence, mais je proteste avec ma copine Energie... pffff... incroyable, ça... j'en déduis qu'il désertait déjà au temps jadis des diligences ?... euh... non... du TGV ?... Bon, eh bien j'attends... que faire d'autre, hmmm ?....
D'abord merci pour ces rappels à l'ordre !
C'est vrai que là, ce n'est pas sérieux. Du temps du TGV, je ne me souviens pas avoir atteint le mois de délai entre 2 post.
Quoi dire, si ce n'est que je ne trouve [prends ?] pas le temps d'écrire et que l'activité est chargée, trop chargée en ce moment.
Teasing (dont je sais que Mirabelle raffole): le prochain texte doit nous permettre d'explorer ce qui se passe entre le vétérinaire et le propriétaire quand l'animal guérit: le propriétaire est content, certes. Mais cela peut être bien plus complexe que ça.
Merci pour le teasing ! Mais on n'attire pas les mouches avec du miel ni les mirabelles avec de la confiture (ou de l'eau de vie, au choix
) et là, prenez garde cher tgvéto que malgré votre teasing je ne vous boude un brin.
1 mois... c'est long...
J'imagine déjà le petit piaf tombé amoureux du véto qui simule un mal pour retourner le voir laissant son maitre perplexe... Ou l'inverse, la charmante propriétaire de quelque affreuse betiole, dépitée que son animal soit guéri puisqu'elle ne pourra pas revoir le ténébreux véto et qui prend les devants au dernier RDV...
Bon, allez.. vous avez gagné tgvéto, ... j'attendrais...
Absolument et définitivement rouleur de "Mirabelle" dans la farine... (beurkkk)... Et pourquoi ?... juste grâce à trois petits mots prononcés du bout des lèvres.... "Le prochain texte"... pfffffffffffffffffffffffffffffffffffff
Alors, la prochaine fois que je vais chez ma véto préférée, je lui dirai : "Ehhhh... Isabelle... la prochaine fois.... je te paye !" Hi hi hi ... et elle, elle me dira : C'EST QUAND ?????????? ben pareil, là
Le seul problème, c'est qu'on ne vous en veut même pas, bref, nous sommes une palanquée à être roulés dans la farine...
A bientôt ! Quand ?... ben chais pô... quand je voudrai....
ne regrettez rien, j'adore
la comparaison avec un abcès est assez gentille
cathy
Cette "belle dame" est particlièrement dangereuse dans son comportement et ce n'est pas uniquement son chien qui fait froid dans le dos. Bonne réaction, et pas de regrets !