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"Bang, kling, fizzz !" Bang, c'est le bruit d'un coup de pied violent que vient de se recevoir la porte d'entrée de la clinique. Visiblement, le visiteur a les mains prises pour ouvrir la porte d'une manière plus conventionnelle. Kling, c'est le bruit du rayon à l'entrée qui indique, une fois croisé, que quelqu'un rentre. C'est uniquement au cas où l'on n'entend pas la porte s'ouvrir. En fait, c'est le système normal. Mais là, la porte aurait suffi. Fizzz, c'est le dernier soupir dudit mécanisme d'alerte car l'ouverture de la porte a été telle qu'elle en a endommagé l'appareil, le condamnant irrémédiablement. _"Quoi Bang, Kling, fizzz ?", me dis-je. Je n'ai pas le temps d'aller plus loin dans la réflexion; déjà rentré dans la salle d'attente, sans saluer personne et particulièrement pas l'assistante qui était là, le défonceur de porte poursuit sa course jusque dans la salle de consultation où je suis. J'ai à peine le temps de retenir la porte de ladite salle, elle aussi normalement destinée au même sort. Ouf, je l'ai retenue.

Je lève la tête en direction du dynamique intrus. Je m'attends à découvrir un rugbyman à la carrure digne de notre club local. Peut-être avec un gros chien dans les bras ou un minuscule canaris, ça m'est arrivé également, aussi avec un rugbyman. Josette est là, au milieu de la salle, essoufflée, proche de l'asphyxie. Josette est petite et grasse. La cinquantaine bien entamée, elle se tient courbée sur ses deux grosses jambes trop courtes. De toutes façons, on n'y voit pas grand chose tant elle est recouverte pour ne pas dire enveloppée d'un grand châle en laine qui lui descend jusqu'à mi-mollet. Plus bas, on distingue de vieux bas noirs, ou sales, et de mauvaises imitations de chaussures de sport colorées, qui jurent singulièrement sur cet attelage morbide. Morbide et sale, car, à y regarder de plus prêt, Josette est sale. D'abord la véritable tornade qu'elle a été pour entrer dans la clinique a déplacé des courants d'air nauséabonds derrière elle. Avec un réflexe totalement professionnel acquis à l'école vétérinaire, je passe spontanément en respiration buccale, empêchant tout air de frôler mon ethmoïde et ainsi de percevoir ladite puanteur. Ensuite, parce qu'elle a les ongles longs sous lesquels on distingue sans peine une crasse sédimentaire. Enfin parce que ses cheveux noirs, trop peu nombreux, sont plaqués sur son crâne rond, plaqués parce que la saleté les colle. Josette est myope et porte de vielles lunettes qui rendent flous le contour de ses yeux. Elle me fait face. Elle tousse deux fois sans mettre sa main devant la bouche. De respiration buccale, je passe à apnée. Diantre, la consultation va devoir être courte car, en apnée, je tiens rarement plus de 3 minutes, et encore, sans bouger. A ce moment de là, soit trente bonnes secondes après l'arrivée du tsunami de crasse, je n'ai pas encore identifié la raison de sa venue. Alors qu'elle s'apprête à parler, Josette ouvre alors son grand châle. Un frisson me traverse. J'ai l'impression d'entrer dans les entrailles de Moby Dick. Je ne peux pas fermer plus ma respiration. Qu'est-ce que je pourrais fermer ? Tiens, les yeux. Je vais fermer les yeux pour m'habituer progressivement.

_"A va mourir, Mssieur, A va mourir !". Drôle d'idée d'appeler son chien "A". Je ré-ouvre progressivement les yeux et découvre un Shi-Tsu violet. L'urgence est réelle et tout s'explique. Josette vient en urgence pour son chien d'à peine 5 kilos mais de facilement 10 ans qui, en cette forte journée d'été, fait un coup de chaleur. C'est assez impressionnant et souvent très grave. En fait, "A" s'appelle Hochette -en tout cas, c'est phonétiquement ce que je retranscris des paroles de Josette. Et Hochette est violette, quasi-inconsciente. Elle bave des quantités de salive qui se mélangent au châle de Josette et qui, accessoirement diluent quelque peu la crasse dont Josette est recouverte. Josette sent mauvais. Hochette aussi. Il fait chaud et humide. Je saisis l'animal en me récitant le classement systématique des antiseptiques et le pose sur la table. Josette a du mal à me la laisser. J'accompagne mon geste d'un: "Je vais m'en occuper Madame". Elle me répond entre deux respiration "A va mourir !". Ca devient lassant.

Hochette fait un bon 40,3°C. Son coeur frôle les 200 pulsations minutes. C'est bien un coup de chaleur. Et c'est effectivement bientôt la fin. "A grave ?", lance Josette qui commence seulement à reprendre une respiration normale. _"Je vais emmener Hochette dans l'autre salle. Vous restez là. Je reviens.". Fort, car dans la moiteur ambiante, j'ai failli répondre "A va emmener Hochette". Mise sous perfusion froide, bain glacé pour redescendre cette fichue température, monitoring, oxygène, analeptiques respiratoires. Hochette est toujours quasi-inconsciente mais le coeur donne vite quelques bons signes. Un quart d'heure plus tard, Hochette est repassée sous les 40°C. Je laisse Hochette avec l'assistante en salle de soin et reviens dans la salle de consultation, espérant que la tornade n'ait pas irrémédiablement incrusté son odeur caractéristique dans le mobilier. Deux bonnes respirations amples et je rentre en apnée. Je suis accueilli par un "A va mourrir ?", dont l'intonation est réellement interrogative et non plus exclamative, ce qui peut laisser penser que Josette soit capable de nuances. Je craque: "Non, A va pas mourir !" Je poursuis: "Mais il s'en est fallu de peu. Où l'avez-vous retrouvée comme ça ?". Ses petits yeux vides ne bougent plus. Elle doit être en train d'intégrer ce que je viens de dire. Elle réagit: "A va pas mourir alors ?". "Non, Madame, je viens de vous dire qu'il s'en est fallu de..." Et je comprends alors que même l'expression "s'en être fallu de peu" va être trop complexe, trop imagée pour Josette. Je reprends les fondamentaux: "Non, A va pas mourir. De justesse. Comment ça lui est arrivé ?"

Ca y est, Josette a intégré le message. Elle réfléchit, si. Elle me répond: "Etait en cousse au Supru". Je reformule: "Vous étiez en courses au Super U ! Mais où était Hochette pendant que vous poussiez le caddy ?" Le dialogue s'installe : "Accrochée al laisse dohors". Tout s'explique. Il va falloir transmettre l'explication: "Il fait trop chaud dehors à cette heure. Trop de soleil. Attachée en pleine soleil et sans eua, Hochette ne supporte pas la température et fera le même malaise si vous recommencez. Vous avez compris ?" Silence intense. J'imaigne ce qu'elle pense et la première sensation qui me vient à l'esprit est ce bruit caractéristique que faisaient les anciens modems, bien avant l'ADSL, quand ils tentaient une connexion à internet. Allons-nous pouvoir nous connecter avec Josette ? Elle répond enfin: "A d'accord. A d'accord". C'est ce que je craignais. Elle n'a rien compris. Je continue: "Je vais garder Hochette en observation. Revenez ce soir vers 7h". Je me sens obligé de rajouter: "Compris ?". Elle répond, plus vite cette fois: "Ce soir, 7h". Tiens, là, ça a l'air d'être mieux passé. Josette remet son châle, déplaçant une nouvelle fois des masses d'air contaminées. Il ne fait que 35°C dehors, elle a raison de mettre son châle. Elle me remercie et fait demi-tour pour rejoindre la sortie. On lui ouvre toute les portes, par anticipation. Elle salue les clients qui attendent dans la salle d'attente d'un "Msieurs 'dames". Sur le pas de la porte, elle me lance: "Ira plus au Supru !".