Seuls
Par CHEZLEVETO.COM le dimanche 30 mars 2008, 11:17 - En consultation - Lien permanent
Quand il ne reste plus rien...

Paul et Marthe sont là, dans la salle d'attente. Ils ont rendez-vous et ne sont pas en retard. Moi non plus. Disciplinés, presque mathématiques, ils sont assis, jambes parallèles. Le brouhaha de la clinique qui s'éveille ne les atteint pas. Marthe, comme son mari, a 70 ans passés. Je les connais bien: ça fait déjà quelques années que je soigne Vickie. Vickie est un caniche ni nain, ni moyen, ni noir, ni blanc. Comme à son habitude, Marthe porte un pantalon de toile, des chaussures avec un soupçon de talon et un chemisier coloré. Marthe prend toujours soin d'elle. De grandes lunettes au montures marquées protègent deux grands yeux clairs, lucides. Marthe a les cheveux mi-longs pas tout à fait argentés et les tient grâce aux artistiques coups de ciseaux de son coiffeur. Elle a gardé Vickie sur ses genoux et a figé son regard sur l'animal. Paul est tout aussi bien portant, bien plus grand cependant. La calvitie triomphante a découvert un crâne volumineux qu'il cache derrière un béret de bonne tenue. Paul porte un pantalon de velours, des chaussures ni belles ni moches, et un pullover grenat, assez fin. Lui regarde droit devant lui. Forcément usé par la vie, Paul conserve une force digne et transmet dans ses gestes et son regard une incroyable fierté humble, aussi paradoxal cela soit-il. Le soleil du matin qui éclaire presque horizontalement la clinique concentre sa luminosité sur leurs mains. Tous les deux ont de vielles mains, à la peau détendue et aux veines proéminentes. De belles mains qui pourraient à elle seules raconter les 70 dernières années de toutes les autres parties du corps, le cerveau en premier. Les mains de Marthe luttent contre une arthrite déformante. Et la pathologie gagne du terrain malgré toute la force de caractère de Marthe. Elle s'emploie pourtant à les rendre toujours plus belles, arborant des bagues elles-aussi sûrement chargées d'histoire. Marthe a posé ses deux mains sur Vickie. Les mains de Paul sont plus larges, plus épaisses, peut-être plus protectrices. Elle ne sont pas déformées mais, si on laisse le regard un instant dessus, on peut observer un léger tremblement. Les mains de Paul sont considérablement blanches laissant par contraste des ongles fort bien dessinés mais à la structure irrégulière. Les ongles trahissent toujours en ce qui concerne l'âge, que l'on soit adolescent ou retraité. Paul a posé ses mains sur ses genoux. Avec Marthe et Vickie, ils attendent, en silence.
Je me présente dans la salle d'attente, à leur hauteur. C'est d'abord Paul qui me voit, levant son regard en même temps qu'il se lève lui-même. Nous ne parlons pas. Il se tourne vers Marthe qui se lève plus lentement, d'autant qu'elle prend soin de Vickie. Nous ne parlons toujours pas. Nous nous dirigeons vers la salle de consultation. Ils me précèdent. J'ai bien voulu porter ou le chien ou le sac à main de Marthe mais leurs regards à tous les deux m'ont même dissuadé d'amorcer le geste; Paul et Marthe revendiquent l'autonomie et la possession du moment, non pas dans un combat illusoire contre l'âge mais parce que ce moment-là, ce matin-là, ne doit appartenir à personne d'autre. Je vais euthanasier Vickie. Ils le savent. Nous avons pris rendez-vous pour cela.
Marthe a déposé Vickie sur la table mais ses mains l'entourent toujours. Vickie, de haut de ses 14 ans, souffre d'une insuffisance cardiaque décompensée et malheureusement d'un cancer qui s'est généralisé particulièrement dans le foie et les poumons. La semaine dernière, j'ai dû annoncer que nous rentrions dans les soins palliatifs, que je ne pouvais rien faire de mieux si ce n'est tenter de rendre les dernières semaines les plus douces possibles. Paul et Marthe ont passé le week-end là dessus. Et puis lundi, ils m'ont appelé, pour que l'on arrête, parce que, disent-ils, "ils lui doivent bien ça". Paul et Marthe n'ont eu qu'un seul fils qui est décédé 10 ans plus tôt lors d'un accident de la route. Sans enfants, sans petit-enfants, Paul et Marthe sont terriblement attachés à Vickie. Je le sais. Vickie est à demi consciente, épuisée par ces crises de toux qui n'en finissent pas, cachectique. Sa respiration est le seule bruit dans la pièce.
J'explique à Paul et Marthe comment cela va se passer: d'abord je vais endormir Vickie, puis, dans un second temps, j'injecterai un second produit qui arrêtera le coeur, pendant son anesthésie générale. J'ai beau parler d'anesthésie, Marthe me demande, pour se rassurer, non, pour parler tout simplement: _"Elle ne va pas souffrir, Docteur ?". _"Non, c'est clairement l'objectif que nous avons tous en arrêtant aujourd'hui". Puis je leur indique qu'ils peuvent assister ou partir maintenant, voire assister à l'anesthésie mais pas à la piqûre mortelle. L'émotion est forte mais Paul et Marthe ont cette incroyable dignité qui les fait tenir. C'est Paul qui me répond: _"On va rester, Docteur".
J'ai du mal à trouver une veine sur Vickie tant une sub-déshydratation et l'insuffisance cardiaque l'affectent. Mais je parviens à poser le cathéter. Vickie n'a rien dit. Et quand bien même, elle n'en a pas la force. En poussant l'anesthésique dans la veine, je laisse sortir, à voix basse: "c'est maintenant qu'elle doit vous sentir près d'elle". Paul ne bouge pas. La dignité le paralyse. C'est Marthe qui se rapproche. Elle va lui parler. Je place le stéthoscope sur mes oreilles pour suivre les battements cardiaques de Vickie. Lent et irrrégulier. Il n'est pas impossible que l'anesthésique seul ne tue Vickie. Je n'entends pas ce que Marthe lui dit. Tant mieux. J'ai fini d'injecter. Vickie a immédiatement laissé tomber sa tête dans les mains de Marthe. Les mains de Marthe. Malheureusement, l'anesthésie laisse les yeux ouverts et ce n'est pas ce qui simplifie la tâche. Je saisis l'autre seringue. Je regarde Paul qui m'adresse un signe de la tête. Je regarde Marthe qui cligne des paupières en guise de consentement. Ce clignement a pressé des larmes derrière les vitres de ses trop grandes lunettes. Je pousse. Vickie ne resiste pas une seconde. Le coeur vient de s'arrêter. Je dois conclure: _"c'est fini".
Marthe déjà à demi-pliée puisqu'elle avait les coudes sur la table, n'a qu'à baisser la tête pour rencontrer Vickie. Paul a déplacé ses mains. Il a posé la droite sur Vickie et la gauche sur le bras de son épouse. Ils ne parlent pas. _"Je vous laisse quelques minutes", dis-je. Ils sont seuls dans la salle, histoire que ce moment leur appartienne effectivement, à eux, rien qu'à eux. Quand je rentre à nouveau, après avoir frappé discrètement comme si je n'étais pas chez moi, ils sont en train de s'éloigner de la table. Vickie est immobile. Les grandes lunettes de Marthe contiennent son émotion avec difficulté. Paul a les yeux humides. Il me serre la main en premier, fortement, longtemps, me fixant du regard. Je tiens. En me tendant sa main frêle, déformée et froide, Marthe lance alors que sa gorge se noue: "_Il l'avait connue". "Il", c'est leur fils. Je tiens toujours. Paul, un peu en avant, ralentit son mouvement pour que son épouse vienne à sa rencontre. Sa grosse main blanche vient lui prendre l'épaule. Il laisse sortir: "Viens Marthe, viens".
Commentaires
C'est un texte bien émouvant que vous nous avez écris là, cher véto, vraiment. Je compatis avec les propriétaires de Vickie.
J'aurais presque mis pour titre "Seul"... sans "s" au bout... Parce que dans des moments pareils, mon Dieu que celui qui porte la blouse se sent seul... à devenir ainsi instrument de la mort, devant admettre par là son impuissance à guérir... mais aussi à soulager la peine des propriétaires... Il faut rester professionnel, alors que les larmes sont aussi dans nos yeux et dans nos coeurs...
Merci Emmanuel pour ce texte qui retranscrit magnifiquement cet instant difficile.
Eclatdusoleil, véto....
@ Grimms: mais que c'est frustant de ne pouvoir que compatir dans ces moments là !
@Eclatdusoleil: ??? on se connait ?
C'est malin !
En larmes...
Tellement dignes Paul et Marthe, tellement délicat et respectueux le docteur , tellement émouvante cette scène ...
Je suis contente que le véto laisse s'exprimer, avec le même talent, toute la sensibilité qu'on devinait derrière le cynisme de l'usager du TGV.
@ Jeuche, Massane: j'aurais dû prévenir avant, désolé.
@ Nevrosia: sensible, vous en doutiez ?
Bonjour... non, nous ne nous connaissons pas, même si j'ai bien croisé un Emmanuel à l'ENVL, mais je suppose qu'il n'y a pas qu'un vétérinaire de ce prénom!!
Je suivais avec plaisir les articles de M. Dansletgv sans soupçonner qu'un véto se cachait derrière!! Quelle (bonne) surprise! J'espère que ma présence en tant que lectrice ne vous dérange pas... Je suis plutôt silencieuse d'habitude, mais ce post-là touchait à quelque chose de trop profond et sensible pour que je me taise...
LN
Pfoulala dis donc...
- mais ça m'a rappelé quelque chose de similaire. A l'exception du fait qu'on n'avait pas pris RDV avant aussi.
Pas facile d'avaler mes bouchées de sandwich en vous lisant aujourd'hui.
Surtout que - l'âge et l'arthrite en moins
C'était en urgence un dimanche, on pensait que le chat c'était cassé une patte ou qqch comme ca. On est reparti de chez le véto avec une petite boule de poil inerte dans un sac en plastique. Canal médulaire coincé après avoir sauté de mes genoux vers le sol. Le chat devait rester paralysé de tout l'arrière-train. On a choisi de ne pas lui faire subir cette vie qui n'aurait pas été digne d'une vie de chat.
On l'avait récupéré un an avant, le soir de Noël, caché sous la voiture devant la porte, tétanisé de peur, et affamé. Le véto nous avait dit que c'était un "vieux" chat, peut-être abandonné dans la forêt à coté de la maison. Nous on lui avait ré-"appris" à jouer. On l'aimait bien. Dur.
Snif, que d'émotion... mais merci pour ce si beau texte.
@Mirabelle: pfoulala, j'avais oublié que vous lisiez les blogs en mangeant. Qu'est-ce que ça va être quand je vais raconter des épisodes de chirurgie !
Je ne lis pas toujours en déjeunant, mais ça arrive !
Ceci dit, ayant une fâcheuse tendance à me cacher les yeux quand une scène de chirurgie apparait dans un film quelconque (bien inutile mais bon...), je saurais à quoi m'en tenir si vous mettez un avertissement aux âmes sensibles dans vos textes "chirurgicaux" à venir et j'éviterai de manger en même temps
Quand on a un âge certain... qu'on a toujours eu des chiens... et qu'on a donc connu aussi ce moment-là (et les vétos qui vont avec).... on est partagé entre "puissent-ils tous être comme ça" et "b... de m.... il aurait pu prévenir ! Une chose est certaine, je ne mangerai jamais en vous lisant.
Merci pour eux...
merci beaucoup de votre temoignage, de nous raconter l'autre cote de la table
nous nous appretons a vivre ce douloureux moment dans quelques semaines....
Oh! Mon cher confrère! comme vous avez bien décrit cette souffrance que nous partageons!
http://www.dailymotion.com/relevanc...
Sujet trop souvent d'actualité pour les familiers d'animaux et d'actualité tout court pour les humains : tant qu'il y a de l'humain pour les uns et les autres...
Très beau texte, plein de dignité et de tendresse
Je n'ai pas pu lire jusqu'au bout ....
J'imagine à quel point cet instant doit être dur pour le vétérinaire et les propriétaires de l'animal. C'est facile à dire mais c'est aussi le dernier geste d'amour et de respect que l'on peut faire pour son compagnon quand il n'y a plus d'espoir et que la fin risque d'être dure...
@ Francoise, Cahuette, PC, Pomme de Pin: merci!
@Ophise: vaste débat !
@ Delphine: Nérosia me traitera de cynique si je vous réponds: "Vickie meurt à la fin".
Bonjour à vous, cher CHEZLEVETO.COM,
Ayant suivi avec intérêt votre ancien blog, j'ai tapé dans le moteur de recherche DANDSLETGV pour voir où j'allais aboutir...
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un univers de vétérinaire !!
En lisant les commentaires, je me suis aperçu que les noms suivants ne m'étaient pas inconnus : Ophise, Névrosia, Massane...bizarre, des noms que j'ai connus en lisant le blog DANSLETGV...
Et là, j'ai découvert que DANSLETGV = CHEZLEVETO !!
Donc, bravo pour ce nouveau blog, moins gai que l'ancien mais il s'agit de la dure réalite de notre vie !!
J'ai eu du mal à retenir mes larmes en lisant le post sur Vickie...Et pourtant, il a fallu car je me voyais mal pleurer devant mon écran alors ma collègue déjeunait tranquillement !!
Je pense que tôt ou tard, nous sommes confrontés à cette situation.
Bonne continuation et faîtes nous sourire (ou pleurer) !!
@Youkols: ravi de vous retrouver ! Effectivement, plusieurs lecteurs de l'ancien blog lisent celui-ci. Vous verrez qu'il y a des objectifs communs aux 2 blogs, le principal étant l'observation de la diversité et la richesse des réactions des citoyens que nous sommes dans une situation donnée.
Meme que je ne suis pas une amoureuse des chiens j`ai ete touchee par ce texte.
Tendre et mouvant
et j`oublie d`ajouter que je vais suivre l`article chirurgique....loin des repas, bien sure!
Dans l`attente....
Venezuelienne
Et ben, me sens toute orpheline, moi.... je viens maintenant tous les jours sur le blog...Et rien, pas de nouvel article ! C'est triste, tout ça ! Vivement un nouveau post !
@ Sophie: j'ai repris le rythme de mon ancien blog (http://web.archive.org/web/20070623...)
. 2 à 3 post par mois. Promis, si je peux faire plus, je ferai ! Ca fait déjà plaisir d'être attendu !
Bonjour,
Je ne connaissais pas l'ancien blog mais je suis sure que celui-ci va me plaire ....
J'arrive de chez Névrosia.
Ce post me touche au plus haut point. Je ne suis "que" dans la quarantaine mais j'ai connu la même situation il y a 3 ans : j'ai du faire euthanasier ma caniche de 14 ans.
Et toute ma vie je m'en voudrai d'avoir choisi l'instant de sa mort. Elle était malade et un matin j'ai décidé que je ne pouvais pas lui imposer d'autres souffrances.
"Mon" véto a été impeccable, il me connait (mes animaux et moi) depuis 20 ans.
Ma Guiili est partie sous mes caresses, sous mes larmes.
Elle a partagé ma vie (et mon lit, n'en déplaise à certains), mes bonheurs, mes douleurs. Elle était ma chienne, pas ma fille, mais elle faisait partie de la famille.
Je pleure ce soir car elle me manque. J'ai d'autres chiennes mais elle me manque.
Merci.
Véto moi-même, je comprends et je me sens rassurée de voir que beaucoup de mes confrères et consoeurs ne finissent pas blasés ou insensibles.
J'aime mon métier mais j'aime aussi beaucoup les gens...
Je découvre juste ce nouveau blog, cher véto, et en lisant cet article, je dois avouer que mon cœur s'est serré un peu plus à chaque ligne, voire même à chaque mot.
Pendant quelques minutes, j'ai été Marthe. Jolie performance cher véto, quoique assez sadique, puisque je suis dorénavant inconsolable.
On sent, en tout cas, que vous êtes un humaniste absolu, et c'est sans doute ce qu'il y a de plus joli à lire entre les lignes.
Pensée émue à un compagnon de votre passé que j'ai caressé de nombreuses fois, et qui est le premier chien que j'ai aimé.
Je savoure les textes que je ne connais pas , à petites doses pour qu'il en reste, en attendant la rentrée du véto...
bonne continuation
chapeau
to be or not...
tout le monde doit lire ca pour comprendre!!
Bonjour ,
J e dois prendre une dure décision aujourd'hui, j'ai recueilli il y a 6 ans une chienne abandonnée. En ce moment elle ne mange plus et bois un peu . j' essaye de la nourrir mais elle refuse tout . Ses gencives sont violette , on dirait qu'elle a du mal a ouvrir la bouche . Son haleine a une odeur pestilentielle, de plus elle respire fortement et a beaucoup maigri ces derniers jours. je pense qu'elle doit avoir entre 10 et 14ans . Son ancien propriétaire était une brute qui la battait . Bref laika m'a accompagné dans mes balades et a gardé ma maison , sa compagnie a toujours été un bonheur sans conditions. Pour elle c 'est la fin de notre belle randonnée ,mais je ne peux m' y résoudre. Je vais surement ressembler à ce couple avec vickie et j'ai très mal . Laika ira rejoindre ses petits frères que j'ai déjà perdu et qui me manquent.