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Paul et Marthe sont là, dans la salle d'attente. Ils ont rendez-vous et ne sont pas en retard. Moi non plus. Disciplinés, presque mathématiques, ils sont assis, jambes parallèles. Le brouhaha de la clinique qui s'éveille ne les atteint pas. Marthe, comme son mari, a 70 ans passés. Je les connais bien: ça fait déjà quelques années que je soigne Vickie. Vickie est un caniche ni nain, ni moyen, ni noir, ni blanc. Comme à son habitude, Marthe porte un pantalon de toile, des chaussures avec un soupçon de talon et un chemisier coloré. Marthe prend toujours soin d'elle. De grandes lunettes au montures marquées protègent deux grands yeux clairs, lucides. Marthe a les cheveux mi-longs pas tout à fait argentés et les tient grâce aux artistiques coups de ciseaux de son coiffeur. Elle a gardé Vickie sur ses genoux et a figé son regard sur l'animal. Paul est tout aussi bien portant, bien plus grand cependant. La calvitie triomphante a découvert un crâne volumineux qu'il cache derrière un béret de bonne tenue. Paul porte un pantalon de velours, des chaussures ni belles ni moches, et un pullover grenat, assez fin. Lui regarde droit devant lui. Forcément usé par la vie, Paul conserve une force digne et transmet dans ses gestes et son regard une incroyable fierté humble, aussi paradoxal cela soit-il. Le soleil du matin qui éclaire presque horizontalement la clinique concentre sa luminosité sur leurs mains. Tous les deux ont de vielles mains, à la peau détendue et aux veines proéminentes. De belles mains qui pourraient à elle seules raconter les 70 dernières années de toutes les autres parties du corps, le cerveau en premier. Les mains de Marthe luttent contre une arthrite déformante. Et la pathologie gagne du terrain malgré toute la force de caractère de Marthe. Elle s'emploie pourtant à les rendre toujours plus belles, arborant des bagues elles-aussi sûrement chargées d'histoire. Marthe a posé ses deux mains sur Vickie. Les mains de Paul sont plus larges, plus épaisses, peut-être plus protectrices. Elle ne sont pas déformées mais, si on laisse le regard un instant dessus, on peut observer un léger tremblement. Les mains de Paul sont considérablement blanches laissant par contraste des ongles fort bien dessinés mais à la structure irrégulière. Les ongles trahissent toujours en ce qui concerne l'âge, que l'on soit adolescent ou retraité. Paul a posé ses mains sur ses genoux. Avec Marthe et Vickie, ils attendent, en silence.

Je me présente dans la salle d'attente, à leur hauteur. C'est d'abord Paul qui me voit, levant son regard en même temps qu'il se lève lui-même. Nous ne parlons pas. Il se tourne vers Marthe qui se lève plus lentement, d'autant qu'elle prend soin de Vickie. Nous ne parlons toujours pas. Nous nous dirigeons vers la salle de consultation. Ils me précèdent. J'ai bien voulu porter ou le chien ou le sac à main de Marthe mais leurs regards à tous les deux m'ont même dissuadé d'amorcer le geste; Paul et Marthe revendiquent l'autonomie et la possession du moment, non pas dans un combat illusoire contre l'âge mais parce que ce moment-là, ce matin-là, ne doit appartenir à personne d'autre. Je vais euthanasier Vickie. Ils le savent. Nous avons pris rendez-vous pour cela.

Marthe a déposé Vickie sur la table mais ses mains l'entourent toujours. Vickie, de haut de ses 14 ans, souffre d'une insuffisance cardiaque décompensée et malheureusement d'un cancer qui s'est généralisé particulièrement dans le foie et les poumons. La semaine dernière, j'ai dû annoncer que nous rentrions dans les soins palliatifs, que je ne pouvais rien faire de mieux si ce n'est tenter de rendre les dernières semaines les plus douces possibles. Paul et Marthe ont passé le week-end là dessus. Et puis lundi, ils m'ont appelé, pour que l'on arrête, parce que, disent-ils, "ils lui doivent bien ça". Paul et Marthe n'ont eu qu'un seul fils qui est décédé 10 ans plus tôt lors d'un accident de la route. Sans enfants, sans petit-enfants, Paul et Marthe sont terriblement attachés à Vickie. Je le sais. Vickie est à demi consciente, épuisée par ces crises de toux qui n'en finissent pas, cachectique. Sa respiration est le seule bruit dans la pièce.

J'explique à Paul et Marthe comment cela va se passer: d'abord je vais endormir Vickie, puis, dans un second temps, j'injecterai un second produit qui arrêtera le coeur, pendant son anesthésie générale. J'ai beau parler d'anesthésie, Marthe me demande, pour se rassurer, non, pour parler tout simplement: _"Elle ne va pas souffrir, Docteur ?". _"Non, c'est clairement l'objectif que nous avons tous en arrêtant aujourd'hui". Puis je leur indique qu'ils peuvent assister ou partir maintenant, voire assister à l'anesthésie mais pas à la piqûre mortelle. L'émotion est forte mais Paul et Marthe ont cette incroyable dignité qui les fait tenir. C'est Paul qui me répond: _"On va rester, Docteur".

J'ai du mal à trouver une veine sur Vickie tant une sub-déshydratation et l'insuffisance cardiaque l'affectent. Mais je parviens à poser le cathéter. Vickie n'a rien dit. Et quand bien même, elle n'en a pas la force. En poussant l'anesthésique dans la veine, je laisse sortir, à voix basse: "c'est maintenant qu'elle doit vous sentir près d'elle". Paul ne bouge pas. La dignité le paralyse. C'est Marthe qui se rapproche. Elle va lui parler. Je place le stéthoscope sur mes oreilles pour suivre les battements cardiaques de Vickie. Lent et irrrégulier. Il n'est pas impossible que l'anesthésique seul ne tue Vickie. Je n'entends pas ce que Marthe lui dit. Tant mieux. J'ai fini d'injecter. Vickie a immédiatement laissé tomber sa tête dans les mains de Marthe. Les mains de Marthe. Malheureusement, l'anesthésie laisse les yeux ouverts et ce n'est pas ce qui simplifie la tâche. Je saisis l'autre seringue. Je regarde Paul qui m'adresse un signe de la tête. Je regarde Marthe qui cligne des paupières en guise de consentement. Ce clignement a pressé des larmes derrière les vitres de ses trop grandes lunettes. Je pousse. Vickie ne resiste pas une seconde. Le coeur vient de s'arrêter. Je dois conclure: _"c'est fini".

Marthe déjà à demi-pliée puisqu'elle avait les coudes sur la table, n'a qu'à baisser la tête pour rencontrer Vickie. Paul a déplacé ses mains. Il a posé la droite sur Vickie et la gauche sur le bras de son épouse. Ils ne parlent pas. _"Je vous laisse quelques minutes", dis-je. Ils sont seuls dans la salle, histoire que ce moment leur appartienne effectivement, à eux, rien qu'à eux. Quand je rentre à nouveau, après avoir frappé discrètement comme si je n'étais pas chez moi, ils sont en train de s'éloigner de la table. Vickie est immobile. Les grandes lunettes de Marthe contiennent son émotion avec difficulté. Paul a les yeux humides. Il me serre la main en premier, fortement, longtemps, me fixant du regard. Je tiens. En me tendant sa main frêle, déformée et froide, Marthe lance alors que sa gorge se noue: "_Il l'avait connue". "Il", c'est leur fils. Je tiens toujours. Paul, un peu en avant, ralentit son mouvement pour que son épouse vienne à sa rencontre. Sa grosse main blanche vient lui prendre l'épaule. Il laisse sortir: "Viens Marthe, viens".