Je commence à comprendre. Cynique, je lance: "Et ?" Il conclut: "Faudra qu'on fasse vite car ils vont faire effet". Faire vite ? L'important c'est Junior. En fait, Junior vient de faire une crise d'épilepsie. La crise est impressionnante et ne sera sûrement pas la dernière. Mais en dehors de la crise, Junior, comme tous ses congénères atteints de la même maladie, est parfaitement normal. Je peux rassurer et renvoyer vite mes policiers de la nuit. D'un autre côté, si je connais bien les différentes étapes de l'abandon de soi chez le chien qui succombe à un tranquillisant, je dois avouer ne pas avoir ce recul chez l'homme. C'est décidé: je vais faire durer la consultation.

_"Il a bien mangé Junior ce soir ?"

_"Oui, docteur"

-"Il a mangé quoi ?"

_"De boeuf bourguignon."

_"Combien ?"

_"Je ne sais pas, Docteur"

_"Ah, c'est important. Souvenez-vous ?"

_"Pourquoi ça pourrait avoir un rapport avec le boeuf bourguignon ?"

Jean-Jacques, déjà soulagé d'être parvenu jusqu'à la clinique, et maintenant affalé sur la chaise depuis quinze bonnes minutes, s'éloigne un peu plus de nous à chaque instant. Les benzodiazépines font leur effet. Jean-Jacques ne dort pas mais n'est plus vraiment éveillé. Il est détendu. Le fait que je concentre les échanges sur son épouse ne contribue pas à le maintenir éveillé. Sylviane, bien au contraire, lutte. Elle lutte terriblement avec le double objectif de me donner les réponses les plus précises pour améliorer le pronostic de Junior et de ne pas tomber de sommeil devant le vétérinaire traitant que je suis. Challenge vital et social, Sylviane lutte, forçant l'intensité de son regard, même si quelques signes de pré-ataxie commencent à poindre.

Elle résiste Sylviane. Il faut accélérer le processus, l'activité des calmants. Je prends toujours mon temps. Je palpe Junior. Je me tais et prends cette attitude de concentration intense, à l'écoute des signes cliniques. Sylviane dodeline de plus en plus. Elle attend. J'entends son souffle. Tout à coup, mon regard se fige. Ma main qui palpe aussi. Survoltée, Sylviane prend peur. _"Qui y-a-t-il, Docteur ?". Sans le savoir, Sylviane vient d'augmenter son rythme cardiaque et propulse un peu plus vite, un peu plus profondément les calmants dans chaque cellule de son corps. _"Rien", dis-je. Je poursuis, inquisiteur: _"Mais, Junior n'aurait-il pas pu avoir accès à vos calmants ?". Sylviane lutte de plus en plus mais avec de moins en moins de succès. Elle n'est pas tout à fait remise du stress que je lui ai provoqué quelques minutes avant. Derrière son regard, toujours intense et toujours lié à cette tête qui ne dodeline plus mais balance réellement, on distingue maintenant, en plus de la peur pour Junior et de la honte d'être dans cet état devant le vétérinaire, la culpabilité d'avoir peut-être empoisonné ce fidèle compagnon de tous les jours. Culpabilité, car au niveau de concentration sérique en calmant où elle est arrivée, Sylviane, dans la confusion générale, ne peut plus vérifier, se souvenir et doit se résigner à se condamner, au bénéfice du doute. Il en va de la vie de Junior !

La tête de Sylviane, toujours debout, commence à piquer. Il me semble entendre ce bruit si particulier que font les avions dans les films d'action quand ils tombent à pic. Les sirènes hurlent. Du haut de ma tour de contrôle, je comprends que je dois arrêter le supplice, d'abord parce qu'il a assez duré, ensuite parce que je risque de devoir ramener mes deux compagnons de soirée chez eux tant ils seront paralysés par leur traitement. Je dois même faire assez vite. Libérateur, je rassure le couple sur l'état de Junior. Je commence à expliquer ce qu'est une crise d'épilepsie. Non, ce n'est déjà plus possible: Jean-Jacqes et Sylviane ont décroché. Il leur est resté suffisamment d'influx nerveux pour entendre et intégrer que Junior était hors de danger; une sorte d'énergie du sprint final qu'ils avaient gardée pour ça. Mais après, plus rien. Je rajoute : "Un peu de repos et puis vous reviendrez, en journée, pour la mise en place d'un traitement de fond". "_Oui, Docteur". "_Soyez rassurés." "_Oui, docteur" _"Et il faudra arrêter le Boeuf Bourguignon". "_Oui, Docteur". J'aurais pu leur demander de donner des frites tous les jours à Junior, ils auraient répondu: "oui, Docteur".

Je comprends qu'il est illusoire de parler note d'honoraire, traitement, ordonance. Il devient urgent de les raccompagner. Jean-Jacques est un zombie. Il se lève et se tourne vers la porte. On a l'impression que seule la tête bouge. Le corps suit. Sylviane récupère Junior et, dans le flou chimique qui la contient, le serre un peu trop. Junior qui semble surpris. Je lance: "vous ne rentrez pas en voiture quand même ?". "_Oui, Docteur". Je sais qu'ils rentrent à pied. Ils habitent à côté. J'ouvre la porte de la clinique. Il fait nuit. Jean-Jacques et Sylviane ont une démarche de plus en plus stéréotypée. La fraîcheur de la nuit va leur permettre de tenir jusqu'à leur appartement, qui est fort heureusement en ligne droite depuis la clinique.

J'ai revu Sylviane et Jean-Jacques le lendemain matin. Ils avaient bien dormi. Junior aussi.