Contre la montre (2/2)
Par CHEZLEVETO.COM le samedi 15 mars 2008, 23:31 - De garde - Lien permanent
Quand le médicament nuit à la consultation... (suite)
Je commence à comprendre. Cynique, je lance: "Et ?" Il conclut: "Faudra qu'on fasse vite car ils vont faire effet". Faire vite ? L'important c'est Junior. En fait, Junior vient de faire une crise d'épilepsie. La crise est impressionnante et ne sera sûrement pas la dernière. Mais en dehors de la crise, Junior, comme tous ses congénères atteints de la même maladie, est parfaitement normal. Je peux rassurer et renvoyer vite mes policiers de la nuit. D'un autre côté, si je connais bien les différentes étapes de l'abandon de soi chez le chien qui succombe à un tranquillisant, je dois avouer ne pas avoir ce recul chez l'homme. C'est décidé: je vais faire durer la consultation.
_"Il a bien mangé Junior ce soir ?"
_"Oui, docteur"
-"Il a mangé quoi ?"
_"De boeuf bourguignon."
_"Combien ?"
_"Je ne sais pas, Docteur"
_"Ah, c'est important. Souvenez-vous ?"
_"Pourquoi ça pourrait avoir un rapport avec le boeuf bourguignon ?"
Jean-Jacques, déjà soulagé d'être parvenu jusqu'à la clinique, et maintenant affalé sur la chaise depuis quinze bonnes minutes, s'éloigne un peu plus de nous à chaque instant. Les benzodiazépines font leur effet. Jean-Jacques ne dort pas mais n'est plus vraiment éveillé. Il est détendu. Le fait que je concentre les échanges sur son épouse ne contribue pas à le maintenir éveillé. Sylviane, bien au contraire, lutte. Elle lutte terriblement avec le double objectif de me donner les réponses les plus précises pour améliorer le pronostic de Junior et de ne pas tomber de sommeil devant le vétérinaire traitant que je suis. Challenge vital et social, Sylviane lutte, forçant l'intensité de son regard, même si quelques signes de pré-ataxie commencent à poindre.
Elle résiste Sylviane. Il faut accélérer le processus, l'activité des calmants. Je prends toujours mon temps. Je palpe Junior. Je me tais et prends cette attitude de concentration intense, à l'écoute des signes cliniques. Sylviane dodeline de plus en plus. Elle attend. J'entends son souffle. Tout à coup, mon regard se fige. Ma main qui palpe aussi. Survoltée, Sylviane prend peur. _"Qui y-a-t-il, Docteur ?". Sans le savoir, Sylviane vient d'augmenter son rythme cardiaque et propulse un peu plus vite, un peu plus profondément les calmants dans chaque cellule de son corps. _"Rien", dis-je. Je poursuis, inquisiteur: _"Mais, Junior n'aurait-il pas pu avoir accès à vos calmants ?". Sylviane lutte de plus en plus mais avec de moins en moins de succès. Elle n'est pas tout à fait remise du stress que je lui ai provoqué quelques minutes avant. Derrière son regard, toujours intense et toujours lié à cette tête qui ne dodeline plus mais balance réellement, on distingue maintenant, en plus de la peur pour Junior et de la honte d'être dans cet état devant le vétérinaire, la culpabilité d'avoir peut-être empoisonné ce fidèle compagnon de tous les jours. Culpabilité, car au niveau de concentration sérique en calmant où elle est arrivée, Sylviane, dans la confusion générale, ne peut plus vérifier, se souvenir et doit se résigner à se condamner, au bénéfice du doute. Il en va de la vie de Junior !
La tête de Sylviane, toujours debout, commence à piquer. Il me semble entendre ce bruit si particulier que font les avions dans les films d'action quand ils tombent à pic. Les sirènes hurlent. Du haut de ma tour de contrôle, je comprends que je dois arrêter le supplice, d'abord parce qu'il a assez duré, ensuite parce que je risque de devoir ramener mes deux compagnons de soirée chez eux tant ils seront paralysés par leur traitement. Je dois même faire assez vite. Libérateur, je rassure le couple sur l'état de Junior. Je commence à expliquer ce qu'est une crise d'épilepsie. Non, ce n'est déjà plus possible: Jean-Jacqes et Sylviane ont décroché. Il leur est resté suffisamment d'influx nerveux pour entendre et intégrer que Junior était hors de danger; une sorte d'énergie du sprint final qu'ils avaient gardée pour ça. Mais après, plus rien. Je rajoute : "Un peu de repos et puis vous reviendrez, en journée, pour la mise en place d'un traitement de fond". "_Oui, Docteur". "_Soyez rassurés." "_Oui, docteur" _"Et il faudra arrêter le Boeuf Bourguignon". "_Oui, Docteur". J'aurais pu leur demander de donner des frites tous les jours à Junior, ils auraient répondu: "oui, Docteur".
Je comprends qu'il est illusoire de parler note d'honoraire, traitement, ordonance. Il devient urgent de les raccompagner. Jean-Jacques est un zombie. Il se lève et se tourne vers la porte. On a l'impression que seule la tête bouge. Le corps suit. Sylviane récupère Junior et, dans le flou chimique qui la contient, le serre un peu trop. Junior qui semble surpris. Je lance: "vous ne rentrez pas en voiture quand même ?". "_Oui, Docteur". Je sais qu'ils rentrent à pied. Ils habitent à côté. J'ouvre la porte de la clinique. Il fait nuit. Jean-Jacques et Sylviane ont une démarche de plus en plus stéréotypée. La fraîcheur de la nuit va leur permettre de tenir jusqu'à leur appartement, qui est fort heureusement en ligne droite depuis la clinique.
J'ai revu Sylviane et Jean-Jacques le lendemain matin. Ils avaient bien dormi. Junior aussi.
Commentaires
Bravo pour le suspens, j'ai vraiment eu peur qu'ils ne repartent en voiture dans cet état...
Je retrouve le même plaisir de lire, la même envie de dévorer les mots.
Sous cette plume caustique, je sens une grande tendresse pour Sylviane et Jean-Jacques
de votre part ... N'est-il pas?
Ooooohhh.. rigolo ça toute la petite famille qui pique du nez...
Je soupçonnerai presque Junior d'avoir joué la comédie pour vous avoir accordé ce petit moment de "détente" dans votre garde.
On dit parfois que quand on a vu le chien il est très souvent semblable (physiquement) à son maître... Ici ce parallèle allait presque encore plus loin
Même si j'apprécie toujours autant l'acuité de la plume dans les descriptions, j'avoue que les raisons pour lesquelles vous avez retenu ce couple, raisons qui tenaient apparemment de la pure curiosité personnelle sans rapport avec le bien être de l'animal qui les concernait tellement, m'ont un peu laissée perplexe. M'enfin! Vous auriez été fin s'ils s'étaient endormis sur place!
@ Nevrosia, Grimms, Massane: le débat est lancé. Pourquoi diable ce sympathique vétérinaire déciderait-il de prolonger la consultation alors qu'il sait que chaque minute qui passe rapproche un peu plus ses clients de la léthargie ??? Sadique, comme le propose Névrosia ? Simplement curieux, comme le pense Grimms ? Finalement "tendre", comme le suggère Massane ? Ou est-ce encore plus complexe ? Moi, j'ai ma petite idée
. A vos commentaires !
@Mirabelle: vous trouvez tout tout de suite ! Et voici en train de dévoiler un joli dossier qui sera largement repris sur ce blog dans les prochains billets: l'incroyable, la quasiment magique ressemblance qu'il y a entre un animal et son propriétaire. Montrez-moi votre chien et je vous dirai qui vous êtes !
J'aime bien les toutous en général (et j'en ai eu notamment un qui a marqué mon enfance) mais ce sont surtout les chats qui ont jalonnés ma vie. Est-ce que le comparatif marche aussi pour les minous? Je serais bien curieuse de savoir ce que pense le véto à propos des maîtres quand il voit la bête :D
Au plaisir de vous lire
@Mirabelle: ce que le veto pense des maîtres quand il voit l'animal, ça dépend de chaque véto. En ce qui me concerne, je suis en train de vous l'écrire dans ce blog !
J'ai déjà eu un cas comme ça, mais là, je n'avais pas eu trop d'indices par la propriétaires... Au bout d'un moment, j'ai compris qu'elle avait pris le traitement du chat (pour une cardiopathie...!) et le chat avait pris le traitement de la dame (benzodiazépines and co) ! Heureusement, l'un et l'autre ont été saufs !
Je mets un lien vers votre blog, pas de souci !
@Sophie: dans le cas de ce billet, ils cumuleraient leur benzodiazépines et le traitement anti-epileptique du chien: je suis sûr de les ramasser à la petite cuillère !
Merci pour le lien !
Auriez-vous fait durer la consultation pour passer un seuil au-delà duquel ils ne risquaient plus de tomber raides dans la rue ?.... Vous voyez, ça y est, je suis déjà tombée dans le panneau, je vous cherche des excuses !!!!!!!!!
incroyable!!!!!!!! drole d'histoire!
Quand meme c est un peu sadique....
je n aurais jamais osé
Je découvre ce blog et j'adore !
par contre... pfiou !!! si l'on peut juger du maitre en fonction de ses animaux, je n'ose imaginer ce que le véto qui suit mes poilus pense de moi !!!
Entre un chat ayant le coup patte griffu rapide et un caractère adorable tant qu'on ne le touche pas...
Rajoutez une chienne, récupérée sur l'autoroute, super gentille mais d'un naturel anxieux...
et un toutou qui viendra bientôt rejoindre la troupe souffrant d'un syndrôme de privation bien marqué...
C'est grave docteur ??????
En tout cas, j'adore !! je reviendrais