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Il est 22h. Jean-Jacques et Sylviane arrivent, inquiets, et s'engouffrent dans la clinique. Jean-Jacques et Sylviane sont fonctionnaires de police. La quarantaine très entamée, ils se précipitent portant Junior dans leur bras. Ils m'ont appelé quelques minutes plus tôt: Junior est en crise de tétanie ! Jean-Jacques, dont l'embonpoint exclusivement concentré sur le bas de l'abdomen indique qu'il est soit en situation perpétuellement assise, soit très adepte des breuvages à base de houblon, soit les deux, est fatigué. Décoiffé, de grands yeux bleus hagards, un début de barbe dont le dernier rasage remonte à ce matin très tôt. Il s'affale dans le siège devant mon bureau et pousse un intense soupir d'épuisement mais également de soulagement. Jean-Jacques, qui n'est pas loin du quintal, s'est véritablement liquéfié dans le siège, recroquevillant sa colonne vertébrale à un point tel qu'une radiographie prise dans l'instant aurait été interdite aux mineurs. Trop dur. Les plis de sa peau vieillie et finalement assez riche en tissus gras s'étalent également, donnant l'impression d'un doux torrent du désespoir, interminable. Tout coule chez Jean-Jacques, tout coule sur Jean-Jacques: le temps, la fatigue, la vie.

Sylviane est en retrait, toujours debout. Elle porte Junior que l'on distingue à peine sous la couverture. Sylviane déjà petite et frêle, le parait plus encore à côté de son mari. Sylviane a les cheveux très courts, en brosse, avec une couleur faite il y a trop longtemps. Une sorte de blond percutant qui ne va pas du tout avec ses petits yeux noirs. A ce moment très précis, son regard est d'autant plus intense qu'il est submergé par l'inquiétude. Une intense tristesse achève de compléter une fatigue réelle, comme si Sylviane était déjà couchée quand Junior a commencé ses convulsions. Le brosse jaunie n'est pas pas jolie mais, à demi écrasée sur le côté de la tête qui reposait vingt minutes plus tôt sur l'oreiller, elle fait de Sylviane une sorte d'épouvantail trop maigre, ahuri, désorienté. Son regard noir parvient à assombrir la pièce. Elle me fixe. Heureusement que Sylviane porte un vilain jogging bleu clair. Même si ce n'est pas très assorti au jaune de ses cheveux, ça a le mérite de renvoyer un peu de lumière. Je ne m'aperçois pas que je suis en train de fixer trop longtemps son jogging. Elle, si. Elle justifie: "On était couchés. J'ai enfilé quelque chose vite fait. Excusez-nous, Docteur". Pris en flagran-délit, je tourne la tête de quelque degrés et tombe sur le pantalon de Jean-Jacques. Lui est toujours en pyjama; il s'est contenté de mettre un pull au dessus. Tiens, il a des charentaises.

Je rassure le couple: l'important, ce ne sont pas les vêtements mais Junior. Tiens, Junior, où est-il ? _"Posez le sur la table", dis-je, en finissant de passer un coup de désinfectant sur ledit support. _"Je peux ?", renvoie Sylviane. _"Oui, et enlevez-moi cette couverture". Sylviane pose Junior avec plus de soin qu'on en prendrait pour un prématuré. Junior, qui, il y a vingt minutes convulsait dans les pires souffrances, me regarde, tranquille. Finalement, c'est peut-être des trois le regard le plus serein que j'ai en face de moi. Et c'est le mieux habillé aussi. Junior, contrairement à ce que son nom pourrait indiquer, n'est ni le fils d'un précédent chien fidèle de la famille et encore moins un Berger Allemand. Junior est un Yorkshire de six ans, régulièrement suivi à la clinique. A jour de tous ses vaccins, Junior est le protégé de Sylviane et Jean-Jacqaues. C'est malheureusement l'enfant qu'ils n'ont pas eus. Je connais bien Sylviane et Jean-Jacques; ils m'ont souvent parlé de leur commissariat, de leur vie, de leur chien.

Jean-Jacques est toujours assis. Mais il s'est tourné vers la table d'examen, tordant un peu plus son axe vertébral. La nature fait décidément des miracles. Cette rotation a renforcé un bourrelet au niveau du cou qui finalement soutient la lourde tête de Jean-Jacques, toujours fatigué, et lui garantit de maintenir le regard au niveau de la table, au niveau de Junior. Plus tendue mais tout aussi proche du sommeil, Sylviane s'est plantée comme un piquet devant Junior et moi. Ses mains sèches et maigres agrippent la table.Sylviane tangue d'un pied sur l'autre, légèrement et dodeline transversalement de la tête. Le spectacle est unique. Dans l'obscurité de la nuit qui traverse les fenêtres de la clinique, Sylviane agite son pompon de chevelure jaune dans toutes les directions, de quelques centimètres seulement, mais suffisamment pour hypnotiser n'importe qui qui y arrêterait le regard. Paradoxalement, par un effet d'optique, ses deux yeux noirs perçant semblent ne pas bouger. Ils attendent le diagnostic.

Alors que je commence à regarder Junior, toujours aussi tranquille et qui se demande, comme moi, ce qu'il fait là, Jean-Jacques intervient. _"Il faut qu'on vous dise, Docteur." Je lève la tête. Il poursuit _"Vous savez que Sylviane et moi, on est très stressés par notre travail". Je pense: "Oui, Jean-Jacques mais on va se concentrer sur Junior si vous le voulez bien; je n'assure pas de permanence sociale la nuit". Il continue: "C'est vraiment dommage parce qu'à cinq minutes près, on n'aurait pas pris nos médicaments". _"C'est à dire ?" _"Et bien, reprend-il, quand Junior a eu sa crise de tétanie, nous venions juste de prendre nos médicaments pour dormir". à suivre