Contre la montre (1/2)
Par CHEZLEVETO.COM le vendredi 7 mars 2008, 11:46 - De garde - Lien permanent
Quand le médicament nuit à la consultation...

Il est 22h. Jean-Jacques et Sylviane arrivent, inquiets, et s'engouffrent dans la clinique. Jean-Jacques et Sylviane sont fonctionnaires de police. La quarantaine très entamée, ils se précipitent portant Junior dans leur bras. Ils m'ont appelé quelques minutes plus tôt: Junior est en crise de tétanie ! Jean-Jacques, dont l'embonpoint exclusivement concentré sur le bas de l'abdomen indique qu'il est soit en situation perpétuellement assise, soit très adepte des breuvages à base de houblon, soit les deux, est fatigué. Décoiffé, de grands yeux bleus hagards, un début de barbe dont le dernier rasage remonte à ce matin très tôt. Il s'affale dans le siège devant mon bureau et pousse un intense soupir d'épuisement mais également de soulagement. Jean-Jacques, qui n'est pas loin du quintal, s'est véritablement liquéfié dans le siège, recroquevillant sa colonne vertébrale à un point tel qu'une radiographie prise dans l'instant aurait été interdite aux mineurs. Trop dur. Les plis de sa peau vieillie et finalement assez riche en tissus gras s'étalent également, donnant l'impression d'un doux torrent du désespoir, interminable. Tout coule chez Jean-Jacques, tout coule sur Jean-Jacques: le temps, la fatigue, la vie.
Sylviane est en retrait, toujours debout. Elle porte Junior que l'on distingue à peine sous la couverture. Sylviane déjà petite et frêle, le parait plus encore à côté de son mari. Sylviane a les cheveux très courts, en brosse, avec une couleur faite il y a trop longtemps. Une sorte de blond percutant qui ne va pas du tout avec ses petits yeux noirs. A ce moment très précis, son regard est d'autant plus intense qu'il est submergé par l'inquiétude. Une intense tristesse achève de compléter une fatigue réelle, comme si Sylviane était déjà couchée quand Junior a commencé ses convulsions. Le brosse jaunie n'est pas pas jolie mais, à demi écrasée sur le côté de la tête qui reposait vingt minutes plus tôt sur l'oreiller, elle fait de Sylviane une sorte d'épouvantail trop maigre, ahuri, désorienté. Son regard noir parvient à assombrir la pièce. Elle me fixe. Heureusement que Sylviane porte un vilain jogging bleu clair. Même si ce n'est pas très assorti au jaune de ses cheveux, ça a le mérite de renvoyer un peu de lumière. Je ne m'aperçois pas que je suis en train de fixer trop longtemps son jogging. Elle, si. Elle justifie: "On était couchés. J'ai enfilé quelque chose vite fait. Excusez-nous, Docteur". Pris en flagran-délit, je tourne la tête de quelque degrés et tombe sur le pantalon de Jean-Jacques. Lui est toujours en pyjama; il s'est contenté de mettre un pull au dessus. Tiens, il a des charentaises.
Je rassure le couple: l'important, ce ne sont pas les vêtements mais Junior. Tiens, Junior, où est-il ? _"Posez le sur la table", dis-je, en finissant de passer un coup de désinfectant sur ledit support. _"Je peux ?", renvoie Sylviane. _"Oui, et enlevez-moi cette couverture". Sylviane pose Junior avec plus de soin qu'on en prendrait pour un prématuré. Junior, qui, il y a vingt minutes convulsait dans les pires souffrances, me regarde, tranquille. Finalement, c'est peut-être des trois le regard le plus serein que j'ai en face de moi. Et c'est le mieux habillé aussi. Junior, contrairement à ce que son nom pourrait indiquer, n'est ni le fils d'un précédent chien fidèle de la famille et encore moins un Berger Allemand. Junior est un Yorkshire de six ans, régulièrement suivi à la clinique. A jour de tous ses vaccins, Junior est le protégé de Sylviane et Jean-Jacqaues. C'est malheureusement l'enfant qu'ils n'ont pas eus. Je connais bien Sylviane et Jean-Jacques; ils m'ont souvent parlé de leur commissariat, de leur vie, de leur chien.
Jean-Jacques est toujours assis. Mais il s'est tourné vers la table d'examen, tordant un peu plus son axe vertébral. La nature fait décidément des miracles. Cette rotation a renforcé un bourrelet au niveau du cou qui finalement soutient la lourde tête de Jean-Jacques, toujours fatigué, et lui garantit de maintenir le regard au niveau de la table, au niveau de Junior. Plus tendue mais tout aussi proche du sommeil, Sylviane s'est plantée comme un piquet devant Junior et moi. Ses mains sèches et maigres agrippent la table.Sylviane tangue d'un pied sur l'autre, légèrement et dodeline transversalement de la tête. Le spectacle est unique. Dans l'obscurité de la nuit qui traverse les fenêtres de la clinique, Sylviane agite son pompon de chevelure jaune dans toutes les directions, de quelques centimètres seulement, mais suffisamment pour hypnotiser n'importe qui qui y arrêterait le regard. Paradoxalement, par un effet d'optique, ses deux yeux noirs perçant semblent ne pas bouger. Ils attendent le diagnostic.
Alors que je commence à regarder Junior, toujours aussi tranquille et qui se demande, comme moi, ce qu'il fait là, Jean-Jacques intervient. _"Il faut qu'on vous dise, Docteur." Je lève la tête. Il poursuit _"Vous savez que Sylviane et moi, on est très stressés par notre travail". Je pense: "Oui, Jean-Jacques mais on va se concentrer sur Junior si vous le voulez bien; je n'assure pas de permanence sociale la nuit". Il continue: "C'est vraiment dommage parce qu'à cinq minutes près, on n'aurait pas pris nos médicaments". _"C'est à dire ?" _"Et bien, reprend-il, quand Junior a eu sa crise de tétanie, nous venions juste de prendre nos médicaments pour dormir". à suivre
Commentaires
Aaah... vous recommencez à jouer avec nos nerfs de lecteurs cher "DansletgVéto"
C'est sûr qu'à vous lire on se demande si on doit se dire "pauvre toutou" ou "pauvres maîtres"...
Je suis quand même curieuse de savoir ce que Jean-Jacques aura donné au chien en étant à demi KO par son somnifère.. du Viagra??
Vivement là suite!
Bon WE!
allons bon... c'était donc vrai... vous rendez-vous compte du nombre de consultations via blog que vous allez devoir donner ??? Si vous décidez de faire des prix, je dis "prems" pour l'inévitable premier pépin à venir de l'un des deux félins de 15 ans chez qui nous habitons
Vivement le 2/2
Enfin de retour... avec une image très personnelle d'un métier où les gens sont si liés à leurs bêtes. Beaucoup de bonheur à relire vos descriptions si réalistes.
Vivement la suite... Dites-nous, ils se sont endormis dans votre salle de consultation ?
@ Mirabelle: du VIagra, comme vous y allez ! Il y a plus simple, vous verrez !
@ Ophise: ravi de retrouver notre chef de gare préférée ! Concernant les conssultations par internet, hormis le fait que c'est strictement interdit par le Conseil de l'Ordre des Vétérinaires (http://www.veterinaire.fr), je vais quand même ouvrir un dossier chez PAYPAL, histoire d'assurer la rémunération !
@Shadow: ravis de vous retrouver également !
Pourquoi ai-je toujours de la compassion pour les personnages que vous décrivez si justement (cruellement ? ) ?
Enfin ! Si je ne craignais plus, depuis quelques mois, de prendre le TGV sur votre ligne, je me félicite maintenant de ne pas avoir d'autre animal familier que JKG...
Les descriptions sont toujours aussi hilarantes, la plume toujours aussi acérée et le suspense toujours insoutenable quand le texte est en deux partie. J'ai déjà des craintes pour cette pauvre bête...
"Jean-Jacques (...)s'est véritablement liquéfié dans le siège"
J'ai l'impression d'avoir déjà vu quelque chose ressemblant à cet extrait quelque part dans vos textes, cher Véto, ou ma mémoire me joue peut être des tours?
@ Nevrosia: il est vrai, que les "JKG", je ne sais pas faire. Quoique, entre mammifères.
@ Grimms: merci pour les compliments ! Et quelle mémoire: oui, ils sont un certain nombre à avoir la capacité d'adapter leur matière vivante au siège qui les accueille. Souvent ça déborde, d 'ailleurs. Mais à ma grande honte, je n'ai à ce jour trouvé qu'une façon de les décrire !
Bon alors maintenant que nous avons bien crié haut et fort notre joie de nous retrouver, il faut bien remarquer que les travers de l'un se retrouve chez l'autre : nous restons sur notre faim
!!!! (sur quoi après avoir réclamé une nouvelle note ici je m'en vais en préparer une chez moi car le retour de baton ne saurait manquer hihi)
Ophise, je suis mille fois d'accord !
Me voici, comme au bon vieux temps, à venir errer sur le site dans le secret espoir de découvrir la suite...
Cher TGVéto, il va falloir ménager vos lecteurs si vous ne voulez pas avoir affaire avec les fauves que nous pouvons devenir! (Ayant pris le Montpellier-Paris ce mercredi j'ai eu une petite pensée pour vous, il faut croire qu'il y a sur cette ligne un vivier intéressant! )
@ Ophise: comme au bon vieux temps, j'écris quand j'ai le temps. Patience !
@ Mirabelle: ah cette ligne Paris-Montpellier. Je la prends toujours. Je confirme, et ce n'est pas Ophise qui me contredira, mes co-voyageurs sont toujours là !
J'ai bien fait de ne pas cliquer et d'attendre sagement que le second épisode arrive.
Allons bon ! A peine un article plus tard, je découvre déjà vos travers... implacables lecteurs !!!
Je me demande ce que ce pauvre microbe a avalé... l'avantage de prendre en cours de route, c'est que je vais avoir la fin de l'histoire rapidement !!!!!