Kévin est anxieux et résigné. Apparemment il ne prend pas si souvent le train. Ce moment difficile doit passer. Kévin attend qu'il passe. Il occupe fièrement sa place sur laquelle il tente vainement de s'endormir. Frisé, tout blanc, Kévin me regarde avec ses grands yeux noirs. Kévin ne parle pas. Kévin, c'est un chien. Un croisé Bichon très exactement. J'ai remarqué Kévin en montant dans la rame car il occupait le couloir, freinant considérablement la progression de tous ceux qui comme moi arrivaient. En regardant plus précisément, bien qu'assez occupé à poser mes affaires, j'ai distingué la fine laisse qui partait de Kévin pour aller à Mireille. Mireille est seule. Elle a les traits tirés par une certaine fatalité comme si elle avait décidé d'admettre la vie qu'elle mène sans pour autant l'accepter. Mireille a les cheveux courts et usés. Elle porte un vague t-shirt qui peut également servir de chemise et de gilet. D'une façon générale, elle semble assez adepte des solutions simples et rapides qui ont fait leurs preuves. Elle s'habille vite, se coiffe vite. Tout ce temps gagné serait-il consacré à Kévin ? En tout cas, elle pourrait éviter de balader Kévin quand la moitié de la rame s'installe.

Kévin

De ma place dans ce TGV, je vois plus Kévin que Mireille. Et c'est tant mieux. Du moins, c'est autant instructif tant Kévin est forcément à l'image de sa propriétaire. Enquête animalière. Kévin est fraîchement toiletté. Dire qu'il s'est fait beau pour un si grand voyage est peut-être à l'excès mais cela signe l'exigence que Mireille a dans leur relation. Blanc, court tondu, Kévin pourrait presque briller si plusieurs pathologies ne venaient tagguer ladite toison. Kévin a des sécrétions lacrymales abondantes et concentrées. Prises dans les poils, elles sont comme souvent colonisées par des bactéries de la peau dont la particularité est de sécréter des pigments rougeâtres. Deux longs filaments rouges ont définitivement coloré le poil, venant ainsi dessiner le pourtour du chanfrein de notre usager canin. Kévin halète. Il est anxieux. La gueule ainsi ouverte, il découvre un tartre homogène et une plaque dentaire conséquente. Et oui, Mireille, il ne suffit pas de toiletter l'extérieur! Le caractéristique sillon rouge entre la gencive et les plaques de tartre signe une parodontite bien installée. Vous vous trompez de toiletteur, Mireille. D'ici quelques mois, Kévin devra repasser aux petits pots. Cette parondontite entraîne également une salivation plus intense. La même salive s'est elle aussi prise dans les poils où l'humidité ainsi maintenue a été colonisée par les mêmes bactéries pour y laisser les mêmes traces. Rouge sous les yeux, rouge sous les lèvres, Kévin pousse le détail jusqu'à rougir également ses pattes qu'il lèche trop. En bon Bichon anxieux et trop nourri, Kévin souffre d'une pododermatite chronique aux effets tout aussi colorants. Enfin, Kévin est gras. Nul doute qu'il mange bien trop et particulièrement en dehors des repas. L'habile toiletteur sait masquer les rondeurs pour satisfaire Mireille mais le surpoids est bien présent. La nette distension de la ligne du ventre est inquiétante et signe peut-être déjà une pathologie endocrinienne bien connue chez ces petits chiens[1]. Une prise de sang s'impose pour contrôler tout ça, Mireille !

Mais Mireille a d'autres préoccupations. Elle s'occupe du bien-être immédiat de Kévin et c'est son unique mission dans cette rame. Kévin a dû payer sa place. En tout cas, il l'occupe [2] Kévin a souvent soif, ce qui corrobore l'hypothèse d'une pathologie endocrinienne à venir. Mais Mireille a tout prévu. Elle dispose à même le fauteuil un bol en plastique qu'elle remplit d'eau minérale, oui, minérale: j'ai entendu le bruit de la bague qui cédait quand elle a ouvert la bouteille. Kévin se jette véritablement pour ne pas dire métaboliquement sur cette eau providentielle. En bon représentant de son espèce, il arrose copieusement ladite écuelle et tout ce qui l'entoure: le fauteuil. Mais, poli, Kévin sait s'essuyer sur le dossier. Il tourne, se retourne et sème assez régulièrement ses poils qui tombent si facilement en cette chaude saison.

Soudain, Kévin descend de son siège et se lance dans le couloir. Agacé ? Inquiet ? Il commence à déambuler dans la rame, toujours attaché à son fil d'Ariane. Au même moment, un cadre qui fait tâche dans cette voiture de vacanciers, tente de rejoindre le bar. Il est bien sûr arrêté dans sa course par la laisse tendue entre Mireille qui fait des mots-croisés et Kévin qui visite. Mireille s'en aperçoit . Aussitôt, en "maman" responsable, elle intervient, de façon éducative et s'adresse à Kévin: _"pousse-toi Kévin, tu vois bien que tu gènes". Comme si Kévin pouvait comprendre quelque chose. Evidemment Kévin ne bouge pas. Ledit cadre s'impatiente si bien que Mireille, résignée, doit reprendre en un coup de laisse son enfant terrible.

Kévin a dormi ensuite une bonne partie du voyage. Quand il s'est levé, j'ai pensé au prochain voyageur qui s'assiéra à sa place. Les équipes de nettoyage de la SNCF vont avoir fort à faire.

Notes

[1] Syndrome de Cushing

[2] La SNCF a une tarification liée au poids de l'animal.